En quoi jacques le fataliste est-il un anti-roman

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  • Publié le : 26 mai 2010
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« Il est bien évident que je ne fais pas un roman, puisque je néglige ce qu’un romancier ne manquerait pas d’employer. Celui qui prendrait ce que j’écris pour la vérité serait peut-être moins dans l’erreur que celui qui le prendrait pour une fable. » Avec Jacques le fataliste et son maître, Diderot se défend d’écrire un roman ; à l’inverse, il entend en dénoncer les codes et les artifices en lesparodiant et en prenant clairement positions contre eux dans son œuvre. En quoi Jacques le fataliste est-il un anti-roman ? Nous répondrons à cette question en commençant par nous pencher sur le refus des codes du roman, et la frustration des attentes du lecteur. Nous étudierons ensuite la parodie des formes romanesques, pour finir sur l’opposition entre la théorie anti-roman et son applicationdans l’œuvre, qui laisse entendre que Jacques le fataliste peut s’entendre et se lire de bien des manières différentes.

Du point de vue de la structure, Jacques le Fataliste s’éloigne déjà des conventions romanesques. On note d’abord l’absence de chapitres : le texte est livré d’un bloc, sans repères, ce qui diffère du Tristram Shandy de Sterne dont Diderot s’est inspiré, et où les titres dechapitres sont justement le moyen de se moquer du système de découpe du texte. De plus, les intrigues sont nombreuses et se mêlent sans ordre les unes aux autres. Tout fil conducteur tel que les amours de Jacques est alors factice, puisqu’il peine à avancer, et surtout à arriver à son terme, ce qui permet à Diderot d’affirmer son rejet de la convention, et de se rapprocher d’un récit qui « fait vrai», c’est-à-dire dont la fin n’est pas une narration efficace mais une narration réaliste, qui fait écho à la vie.

On remarque encore l’absence presque totale de précision spatio-temporelle, qui brouille les pistes et empêche le lecteur de se figurer un contexte précis. De la même façon, Diderot ne fait aucune description physique ou psychologique des personnages, préférant définir sespersonnages par leurs rituels, leur façon de parler, leurs réactions. Enfin, l’auteur ne propose pas même de fin unique, laissant le choix au lecteur entre plusieurs versions possibles.

La relation entre auteur et lecteur est elle aussi modifiée, et ce dès l’incipit de l’œuvre. Cet incipit met en effet en scène un dialogue fictif entre auteur et lecteur, ce dernier posant ouvertement les questionsclassiques (où, quand, comment, etc.) permettant de situer l’intrigue, et d’y entrer avec un certain nombre d’informations. Dans ce dialogue, l’auteur tourne le lecteur en dérision et refuse de répondre en affichant une fausse indifférence arrogante.

Ainsi, Diderot brise dès le départ le pacte de lecture qui d’ordinaire établit la confiance du lecteur à l’égard du récit qui va lui être raconté.Ce procédé de mise en scène du lecteur même se reproduit à plusieurs moments du récit, et donne l’occasion à Diderot de se défendre directement auprès de celui qui pourrait le critiquer en accusant ses habitudes, ses attentes stupides. Ces commentaires métatextuels sur sa propre fiction donne également à l’œuvre une allure d’essai, ou de réquisitoire contre le genre romanesque.

Diderot va plusloin avec la parodie de chaque forme romanesque. Le portrait, par exemple, est dénigré dès le départ avec le refus de décrire les personnages, préférant la description de leurs mimiques, comme nous l’avons dit plus haut. Le roman historique, lui aussi, est mis à mal par la rareté des précisions temporelles qui, de plus, ne permettent pas de retracer une chronologie cohérente. Les romans d’amour,ensuite, sont raillés notamment à travers l’histoire des amours libertines de Jacques, des réflexions telles que la métaphore licencieuse de la gaine et du coutelet, qui font écho à l’hypocrisie des « contes d’amour ».

Jacques et son maître ne manquent pas de rappeler le couple mythique du roman picaresque de Cervantès, Don Quichotte et Sancho. Dès le départ, Diderot fait mine de s’inscrire...
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