Entretien avec le philosophe paul ricoeur

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  • Publié le : 8 février 2010
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Entretien avec le philosophe Paul Ricœur, sur l'Europe, la science et Dieu

Qu'il s'agisse de l'Europe, du chômage, du clonage de la brebis Dolly, de la science et de Dieu, la philosophie est de retour pour éclairer les grands enjeux d'aujourd'hui et de demain. Rencontre avec le grand philosophe Paul Ricœur
L'idée tenaillait la rédaction de Construire depuis quelques temps. Depuis plus d'unedizaine d'années, en particulier depuis la publication de Temps et récit, puis de Soi-même comme un autre, Paul Ricœur apparaît comme une figure majeure de la philosophie contemporaine. Après son livre La critique et la conviction en 1995, qui met sa pensée à la portée d'un plus large public, voici qu'une énorme biographie intellectuelle à lui consacrée paraît ces jours-ci: Paul Ricœur: les sensd'une vie, par François Fosse, aux éd. La Découverte. Le philosophe prépare également un livre d'entretiens avec le neurobiologiste Jean-Pierre Changeux, auteur de L'homme neuronal.
C'était l'occasion pour nous de partir à la rencontre d'un homme dont le parcours est singulier. Né en 1913, le petit Paul Ricœur perd sa mère dans les mois qui suivent, puis son père est tué à la guerre de 14.Orphelin, pupille de la nation, il est élevé avec sa soeur par ses grands-parents paternels. "Le mot maman, confie-t-il, est un mot que je n'ai jamais prononcé."
De sa mère, il ne possède d'ailleurs aucune bonne photographie et ne sait à quoi elle ressemblait. Noté comme "élève intelligent mais agité", il trouve à l'école et dans les livres son vrai foyer. Plus tard, il s'engagera dans le mouvementEsprit, fondé par Emmanuel Mounier, et sera influencé par les philosophes Merleau-Ponty et Gabriel Marcel.
Construire a rencontré le philosophe à Châtenay-Malabry, dans la maison Les Murs Blancs, qui fut justement celle d'Emmanuel Mounier.

1) Enfance et années de formation
- Paul Ricœur, la mort a été présente très tôt dans votre vie. Vous avez perdu votre mère quand vous aviez quelques mois, etvotre père a été tué à la guerre de 14 quand vous aviez deux ans. Comment évaluez-vous le fait pour vous d'être devenu très tôt un pupille de la nation?
- C'est assez curieux, parce que c'est à mesure que j'ai grandi et vieilli que c'est devenu une question. Jeune, j'étais plutôt rebelle à l'égard des plaintes plus ou moins feintes que j'entendais: ah, le pauvre orphelin! Ça m'agaçait. Au fond, jene me rappelle pas avoir souffert de l'absence de mes parents. Parce que j'avais un très bon rapport avec mes grands-parents et ma tante, qui m'ont élevé. Et surtout, parce que j'avais une vie privée très tôt intense.
- Que voulez-vous dire?
- Une vie de lecteur. J'ai plongé dans la littérature extrêmement tôt. Et puis j'étais bon à l'école. Non, je ne ressentais pas de manque. Mais plus tard,lorsque j'ai atteint et dépassé l'âge de mon père, j'ai eu l'impression d'un rapport tout à fait bizarre avec cette personne qui était sur les photographies plus jeune que moi. J'ai retrouvé cela récemment en lisant Le Premier Homme de Camus. A propos de son père, il parle de son "père cadet". Je me suis dit, oui, j'ai éprouvé la même chose. Je ne sais pas, peut-être qu'en vieillissant on accordede plus en plus d'importance à la filiation, en amont et en aval de soi, et qu'on fonctionne moins comme un électron libre, et de plus en plus comme un chaînon dans une suite de générations.
- Quand on voit votre biographie, on ne peut que se demander si votre vie n'a pas été d'emblée placée sous le signe de la culpabilité. Très souvent, vous évoquez cette dimension-là: à propos de votrepacifisme avant la guerre, à propos de la découverte ensuite des camps de la mort, et même à l'occasion de l'épisode de Nanterre en 1968, quand vous avez dû gérer la contestation des étudiants. Mais c'est un sentiment de culpabilité qui est d'abord né à l'égard de votre soeur.
- Oui. Par rapport à ma soeur. J'ai eu le sentiment d'avoir pris toute la place, de lui avoir pris sa part. C'est un sentiment...
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