Erving goffman

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  • Publié le : 11 décembre 2010
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DES SIMULACRES OU DES APPARENCES QUI NE TROMPENT PAS
Horia LAZAR

S’il fallait caractériser l’état actuel des choses, je dirais que c’est celui d’après l’orgie. L’orgie, c’est tout le moment explosif de la modernité, celui de la libération dans tous les domaines. Libération politique, libération sexuelle, libération des forces productives, libération des forces destructives, libération de lafemme, de l’enfant, des pulsions inconscientes, libération de l’art [...]. Aujourd’hui, tout est libéré, les jeux sont faits, et nous nous retrouvons collectivement devant la question cruciale : que faire après l’orgie ?1
Depuis la Renaissance, l’humanité vit, pourrait-on dire, en état de libération perpétuelle. Les péripéties de cette libération nous ramènent, de manière incontournable, au destinet à la signification de la valeur. Dans L’échange symbolique et la mort, Baudrillard évoquait déjà les trois stades de la valeur : le stade naturel de la valeur d’usage, le stade marchand de la valeur d’échange et le stade structural de la valeur-signe2. Trois états d’une réalité unique, auxquels correspondent les trois ordres de simulacres : la contrefaçon ou simulacre de premier ordre, quijoue sur la loi naturelle de la valeur, depuis la Renaissance jusqu’à la révolution industrielle ; la production, simulacre de deuxième ordre, qui est le schème dominant de l’âge industriel, et la simulation, le simulacre de troisième ordre, qui gouverne la phase actuelle de l’humanité, régie par le code.
L’avènement de la contrefaçon (et de la mode avec elle) à l’époque de la Renaissance estcontemporain de l’institution du signe arbitraire. Dans les sociétés de castes, archaïques ou féodales, les signes avaient une diffusion restreinte. Protégés par des interdits d’essence cérémonielle, ils liaient les personnes par une réciprocité inaltérable, dans une transparence où l’on retrouve la présence du référent réel ou d’une nature exclusive d’autres, s’affirmant dans son étrangeté radicale. LaRenaissance, c’est la fin du signe obligé et l’époque de la première émancipation des signes : devenus non discriminants, entièrement disponibles et voués à une circulation accélérée, les signes, déjà signifiants, renvoient à un signifié qui n’est que « le dénominateur commun du monde réel »3. Et si les signifiés sont équivalents, c’est qu’ils sont enracinés « dans le simulacre d’une nature »4.La figure sensible des signes libérés dans la contrefaçon est l’art baroque et la machinerie théâtrale. Avant de s’incarner dans la production d’objets de consommation, le rêve bourgeois, à l’état naissant, s’affirme dans le parti pris d’imitation de la nature. En ceci, l’obéissance mentale des Jésuites (perinde ac cadaver) rejoint le vœu d’une démiurgie mondaine qui consiste à « exorciser lasubstance naturelle des choses pour y substituer une substance de synthèse »5. La fonctionnalité idéale sera dévolue au cadavre, qui n’est plus le déchet de la nature, mais le modèle de celle-ci, le simulacre d’où elle procède – et qui, en quelque sorte, la précède : l’homme vivant n’est qu’un mort provisoirement ressuscité.
Avec l’âge industriel, les signes ne seront plus contrefaits, mais produitssur une échelle gigantesque. Il convient néanmoins de s’interroger sur la signification de la production : est-elle un processus original – et originel –, une force ou activité génératrice d’objets économiques destinés à la satisfaction des besoins ? N’est-elle pas plutôt un épisode quelconque – une digression serait-on tenté de dire – dans la lignée des simulacres, tendant à engendrer des objetslibérés de leur fonction ?
Le Système des objets dresse l’inventaire de ces objets hétéroclites, inquiétants, bâtards, fortement investis psychologiquement (et dont la fonctionnalité objective s’en trouve, par conséquent, troublée ou même occultée), qui ne sont pas l’expression des besoins de l’espèce, mais qui précèdent ces besoins, en les symbolisant : le verre, qui incarne la « transparence...
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