Esprit des lois

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  • Publié le : 18 juillet 2011
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Charles de Montesquieu – L’Esprit des Lois

... Prolem sine matre creatam.

OVIDE.

Avertissement de l'auteur

1° Pour l'intelligence des quatre premiers livres de cet ouvrage,
il faut observer que ce que j'appelle lavertu dans la république est
l'amour de la patrie, c'est-à-dire l'amour de l'égalité. Ce n'est
point une vertu morale, ni une vertuchrétienne; c'est la
vertupolitique; et celle-ci est le ressort qui fait mouvoir le
gouvernement républicain, comme l'honneurest le ressort qui fait
mouvoir la monarchie. J'ai donc appelévertu politique l'amour de la
patrie et de l'égalité. J'ai eu des idées nouvelles; il a bien fallu
trouver de nouveaux mots, ou donner aux anciens de nouvelles
acceptions. Ceux quin'ont pas compris ceci m'ont fait dire des choses
absurdes, et qui seraient révoltantes dans tous les pays du monde,
parce que, dans tous les pays du monde, on veut de la morale.

2° Il faut faire attention qu'il y a une très grande différence
entre dire qu'une certaine qualité, modification de l'âme, ou vertu,
n'est pas le ressort qui fait agir un gouvernement, et direqu'elle
n'est point dans ce gouvernement. Si je disais: telle roue, tel pignon
ne sont point le ressort qui fait mouvoir cette montre, en
conclurait-on qu'ils ne sont point dans la montre? Tant s'en faut que
les vertus morales et chrétiennes soient exclues de la monarchie, que
même la vertu politique ne l'est pas. En un mot, l'honneur est dans la
république, quoique la vertupolitique en soit le ressort; la ver-tu
politique est dans la monarchie, quoique l'honneur en soit le ressort.

Enfin, l'homme de bien dont il est question dans le livre III,
chapitre V, n'est pas l'homme de bien chrétien, mais l'homme de bien
politique, qui a la vertu politique dont j'ai parlé. C'est l'homme qui
aime les lois de son pays, et qui agit par l'amour des lois de sonpays. J'ai donné un nouveau jour à toutes ces choses dans cette
édition-ci, en fixant encore plus les idées: et, dans la plupart des
endroits où je me suis servi du mot devertu, j'ai misvertu politique.

PRÉFACE

Si, dans le nombre infini de choses qui sont dans ce livre, il y
en avait quelqu'une qui, contre mon attente, pût offenser, il n'y en a
pas du moins qui y ait étémise avec mauvaise intention. Je n'ai point
naturellement l'esprit désapprobateur. Platon remerciait le ciel de ce
qu'il était né du temps de Socrate; et moi, je lui rends grâces de ce
qu'il m'a fait naître dans le gouvernement où je vis, et de ce qu'il a
voulu que j'obéisse à ceux qu'il m'a fait aimer.

Je demande une grâce que je crains qu'on ne m'accorde pas: c'est
de ne pasjuger, par la lecture d'un moment, d'un travail de vingt
années; d'approuver ou de condamner le livre entier, et non pas
quelques phrases. Si l'on veut chercher le dessein de l'auteur, on ne
le peut bien découvrir que dans le dessein de l'ouvrage.

J'ai d'abord examiné les hommes, et j'ai cru que, dans cette
infinie diversité de lois et de mœurs, ils n'étaient pasuniquement
conduits par leurs fantaisies.

J'ai posé les principes, et j'ai vu les cas particuliers s'y plier
comme d'eux-mêmes, les histoires de toutes les nations n'en être que
les suites, et chaque loi particulière liée avec une autre loi, ou
dépendre d'une autre plus générale.

Quand j'ai été rappelé à l'antiquité, j'ai cherché à en prendre
l'esprit, pour ne pas regardercomme semblables des cas réellement
différents, et ne pas manquer les différences de ceux qui paraissent
semblables.

Je n'ai point tiré mes principes de mes préjugés, mais de la
nature des choses.

Ici, bien des vérités ne se feront sentir qu'après qu'on aura vu
la chaîne qui les lie à d'autres. Plus on réfléchira sur les détails,
plus on sentira la certitude des...
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