Est-ce la fin de l'histoire?

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  • Publié le : 11 avril 2010
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Quelle vérité peut-on accorder au jugement : "C’est la fin de l’histoire" ?

Bernard Bourgeois, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, observe que l’affirmation de la fin de l’histoire est double :
elle pose d’abord que l’histoire est, par essence, finie,
ensuite que sa fin existe maintenant.

Ensuite, Bernard Bourgeois examine à quelles conditions, internes à la pensée,ont un sens :
le jugement d’essence : "l’histoire a une fin"
le jugement d’existence : "la fin de l’histoire, c’est aujourd’hui".

Voici le texte intégral de sa communication :
La fin de l’histoire est devenue l’objet d’une question non seulement philosophique, mais plus largement politico-culturelle, lorsque, il y a une quinzaine d’années, l’antagonisme de l’Est et de l’Ouest, dans lequelon voyait le moteur des vicissitudes historiques, s’est arrêté dans l’effondrement du protagoniste oriental. Alors que c’est à l’Est que l’on avait affirmé pendant des décennies réaliser la fin déjà chantante de l’histoire, la proclamation que cette histoire était finie se fit soudainement occidentale. Et ce fut - c’est tout un symbole - dans le propos d’un Extrême-oriental venu boucler dansl’Ouest absolu de l’Amérique l’immense parcours de l’aventure humaine du levant au couchant. Ce propos surprit, choqua, fit rire : l’histoire n’enseigne-t-elle pas qu’elle est toujours nouvelle, comme la nécessité ou la liberté, peu importe, qui s’exprime en elle ? Francis Fukuyama, lui, n’est pas vraiment nouveau, il n’est pas, tant s’en faut, l’inventeur du thème, mais son intervention contribua àfaire accéder ce thème au statut d’une question devenue manifeste et publique, tandis que, auparavant, il n’existait encore guère comme question à l’Ouest, et, à l’Est, ne faisait plus question dans sa solution dogmatiquement imposée. Notre Académie consacre aujourd’hui une telle question, question à laquelle, Monsieur le Président, vous m’avez commis, mais aussi mis, car elle est totale, doncdifficile, et la réponse, brève, ne peut être que médiocre.

Quelle vérité peut-on accorder au jugement : « C’est la fin de l’histoire » ? Et d’abord, pour le moins, à quelles conditions peut-on juger ainsi sans se contredire et déraisonner ? Commençons par observer que l’affirmation de la fin de l’histoire, exhaustivement déployée, est double : elle pose d’abord que l’histoire est, par essence,finie, ensuite que sa fin existe maintenant. J’examinerai donc à quelles conditions, internes à la pensée, ont un sens, d’abord, le jugement d’essence : « l’histoire a une fin », puis le jugement d’existence : « la fin de l’histoire, c’est aujourd’hui ». Mais le jugement d’existence, quelque consistant qu’il soit en lui-même, requiert sa confrontation avec l’aujourd’hui réel, et, si inépuisable etbrouillé que soit celui-ci, je me risquerai, enfin, à découvrir en lui une raison de confirmer, au moins comme sensée, l’affirmation de l’achèvement de l’histoire.

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Qui peut bien prononcer dans le registre du raisonnable, sinon du vrai, la clôture de l’histoire ? Qui peut énoncer ce performatif des performatifs, aussi bien dire ultime que faire ultime, qu’est la déclaration : «L’histoire est finie » ou - c’est le lieu de dramatiser : « La pièce est jouée » ? Les acteurs, les spectateurs ou l’auteur de la pièce, de la grande, de la folle journée de l’histoire ? - Ceux qui l’ont faite ou fait faire par les peuples ne veulent pas et ne peuvent pas dire l’histoire achevée. Ils ne le veulent pas : ils se sont bien plutôt pris pour des inaugurateurs que pour des finisseurs, tels lesrévolutionnaires français croyant procéder à la seconde « Genèse » du monde, sa genèse humaine, juste, vraie. Ils ne le peuvent pas, ni en droit ni en fait. D’une part, même lorsque, tels Alexandre, César, Napoléon, ils se sont donné comme champ d’action le monde, leur action nécessairement déterminée, donc limitée, en tant que réelle, et leur passion - rien ne se fait de grand sans passion,...
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