Ethnologue unique

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  • Publié le : 26 novembre 2011
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Adolphe Maillot
L’ethnologue préféré : Le Lévi-Strauss de Tristes tropiques
« De la musique encore et toujours ! »
Verlaine, Art poétique
¶1 L’écrivain préféré ? À cet intitulé, on s’attend à voir associer le nom d’un romancier ou d’un poète. Mais est-ce que celui d’un ethnologue pourrait figurer sur la liste ? Si cet ethnologue s’appelle Lévi-Strauss, et que dans ses écrits il nous faitentendre de la musique, j’ai envie de répondre : oui – ce qui implique nécessairement un questionnement des frontières de la littérature et de l’ethnologie. On peut aussi se demander pourquoi lui plutôt qu’un autre. Qu’est-ce qui fait qu’il apparaît soudain comme un ami ? D’un destin à l’autre, le lecteur s’identifie naturellement à l’auteur. Le mot « vocation » vient aussitôt à l’esprit. Mais si,loin de toute nécessité, tout n’était que hasard…
UN CHANT FAMILIER
¶2 L’ethnographie, support empirique de l’ethnologie, est au carrefour de l’art et de la science. Tout en rendant compte de vérités objectives, elle exige un véritable travail d’écriture par lequel un auteur peut éventuellement exprimer sa singularité. Néanmoins ce souci du bien-écrire ne garantit en rien son rattachement à lalittérature. Comme l’écrivit Vincent Debaene : « Les logiques de qualification d’un texte comme scientifique ou comme littéraire sont tout simplement hétérogènes puisque, dans un cas, on évalue une pertinence et, dans l’autre, on désigne une appartenance1. » De ce point de vue, science et littérature ne sont pas à mettre sur le même plan. Néanmoins l’intrusion du « je » dans les textes de sciencessociales2, souvent présentée comme une « révolution épistémologique3 », est venue semer le trouble dans la division des genres. L’inflation du je « méthodologique » a rendu caduc le positivisme des pères fondateurs, pour qui le langage devait se cantonner à sa fonction instrumentale : transmettre des informations. Aujourd’hui le « divorce de nature entre l’objectivité du savant et la subjectivité del’écrivain » n’est plus d’actualité : il est possible de « faire d’un sarcasme la condition de la vérité4 ». Plus personne n’est dupe de « la ruse de l’ethnographie, ce faire semblant qu’il n’y a pas d’ego5 ». Faire passer des interprétations pour des descriptions, des jugements pour des théories, une neutralité de ton pour une garantie d’objectivité : ces astuces ne marchent plus. Malgré tous lesapparats d’objectivité, une étude ethnographique sera toujours « le tableau de quelque chose vu par quelqu’un6 ».
¶3 La présence de ce « quelqu’un », aussi doué soit-il pour peindre la réalité, suffit-elle à faire basculer un texte du côté de la littérature ? Assurément non. La singularité seule ne suffit pas. Elle doit s’étoffer d’une dimension esthétique. L’usage de la langue doit êtresuffisamment stylé pour que l’on puisse parler de « littérarité ». Autrement dit, de ce quelqu’un doit jaillir une voix, reconnaissable entre toutes. Plus précisément un chant. C’est ce fameux « grain de la voix7 » dont parle Barthes, lorsque celle-ci est au croisement de la langue et de la musique. Ce chant, dans le cas de Lévi-Strauss, semble être à la fois un « phéno-chant » et un « géno-chant », pourreprendre l’opposition théorique de Barthes qui transpose celle de Kristeva entre phéno-texte et géno-texte. Le phéno-chant couvre « tout ce qui, dans l’exécution, est au service de la communication, de la représentation, de l’expression : ce dont on parle ordinairement, ce qui forme le tissu des valeurs culturelles » : c’est ici l’examen lucide d’un parcours intellectuel atypique, une confessioncritique. À l’inverse, le géno-chant renvoie à « cette pointe (ou ce fond) de la production où la mélodie travaille vraiment la langue », autrement dit à la « diction » de Genette avant Genette8 : c’est le lyrisme auquel il succombe par endroits, lorsqu’il s’abandonne à la musique des mots indépendamment du discours initial. On retrouverait donc ces deux types de chants dans Tristes tropiques,...
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