Etude d' « une vie », de maupassant

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  • Publié le : 2 janvier 2011
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« Une vie », de Maupassant

– I. Lecture méthodique : « Le baptême de la Jeanne », chap. III (de « Le jeune homme gardait » jusqu'à « chanter les boyaux »). –

Dans le roman de l'échec et du vide qu'est Une vie, le chapitre III peut encore passer pour une période de plénitude dans la vie de la jeune héroïne Jeanne Le Perthuis desVauds. Elle y fait la connaissance de son futur mari, levicomte Julien de Lamare. Nous sommes en juin 1819.
Ce matin-là, sur la plage d'Yport, le père Lastique fait baptiser sa nouvelle barque. Pour la jeune fille, ses rêves les plus chers semblent soudain se réaliser : elle croit qu'on la marie à Julien. La cérémonie donne lieu à deux lectures simultanées fort différentes.
L'hypothèse dont nous voulons vérifier la validité sera la suivante : en dépit ducaractère banal et conventionnel du baptême de la barque, la protagoniste remplace cette version officielle par une forme d'anticipation de son propre mariage en raison d'indices convergents qui ne sont pas tous dus au hasard.

Etudions tout d'abord les circonstances de la cérémonie. Pour jouer cette scène pittoresque, une assistance mélangée a été invitée ; on y trouve bien sûr le baron, labaronne, le parrain Julien, la marraine Jeanne, l'abbé Picot, mais aussi des gens du peuple : trois vieux chantres, un serpent, des matelots, deux enfants de chœur, « une rangée de dévotes » (p. 48), et l'inévitable père Lastique. La nature elle-même paraît participer au baptême comme une complice : la mer est « recueillie » et les mouettes semblent venues «comme pour voir aussi ce qu'on faisait là»(ibid.). La cérémonie se résume d'ailleurs à une bénédiction avec prières psalmodiées et chants. Pendant que le prêtre murmure des oremus à la fin du baptême, le parrain Julien et la marraine Jeanne se tiennent « immobiles, la main dans la main » (p. 49). Dès que la cérémonie est terminée, la précipitation générale trahit ce pour quoi l'assistance était vraiment venue : il s'agissaitessentiellement de profiter du « bon déjeuner » servi aux Peuples. Ainsi voit-on la croix «fil[er] vite» « entre les mains de l'enfant de chœur», le curé «galop[er] », les matelots « se hât[er] ». Cette idée de repas « mouill[e] les bouches de salive » et «fai[t] chanter les boyaux ». Quelques lignes avant l'extrait, le narrateur précise que les trois chantres « crasseux » « hurl[ent| » le amen, que « leprêtre, d'une voix empâtée, glouss[e] quelques mots latins » (pp. 48-49). Si ce baptême codifié est respectueux des formes, il est tout de même bon enfant.
Dans ces conditions, la naïveté de Jeanne ressort, tant elle prend la situation au sérieux. C'est en grand secret que le baron a préparé cette cérémonie avec le père Lastique. Sa fille n'a guère eu le temps de se remettre de sa surprise. Ce baptêmese fait sur les lieux de son enfance, la plage d'Yport, près de la mer qu'elle aime tant. Devenir la marraine éponyme d'une barque neuve est un honneur qu'on lui fait. D'ailleurs, tout le monde s'est bien habillé et son père lui a dit la veille : « Fais-toi belle » (p. 46).
Surtout, un homme est là, qui lui tient la main, le vicomte de Lamare. Pour elle qui n'est revenue que depuis quelquessemaines dans sa famille après cinq années de couvent, pour elle qui, à dix-sept ans, ne connaît aucun autre homme, Julien est l'Homme idéal, celui sur qui elle peut cristalliser tous ses espoirs. Quelques jours auparavant en effet, le père Lastique et le baron leur ont offert une promenade en barque jusqu'à Étretat lors de laquelle a commencé de se nouer une idylle. Au retour, dans sa chambre, ilsemble à Jeanne « qu'elle commen[ce] à l'aimer », car elle « pens[e] sans cesse » à « LUI, l'époux promis » (ibid.). Leurs affinités n'ont pas échappé au baron et au père Lastique qui n'ont pas eu même à demander à Jeanne si elle acceptait d'être la marraine de cette barque dont Julien serait le parrain. Ce dernier est avantagé par son physique : il a une «figure grave de beau garçon ». Dès lors,...
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