Etudiant

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 39 (9569 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 30 décembre 2010
Lire le document complet
Aperçu du document
Bernard de Fontenelle

Traité sur la nature de l’églogue

TRAITÉ SUR LA NATURE DE L’ÉGLOGUE

Lors que je fis les eglogues que l’on vient de voir, il me vint quelques idées sur la nature de cette sorte de poësie, et pour aprofondir encore plus la matiere, je m’engageay à faire une reveuë de la plus grande partie des auteurs qui y ont acquis quelque réputation. Ces idées, et la critique deces auteurs, composent tout le discours que je donne icy. Je le mets à la suite des eglogues, et cela represente l’ordre dans lequel il a esté fait. Les eglogues ont précedé les reflexions ; j’ay composé, et puis j’ay pensé, et à la honte de la raison, c’est ce qui arrive le plus communément ; ainsi je ne seray pas surpris si l’on trouve que je n’ay pas suivy mes propres regles, je ne les sçavoispas bien encore quand j’ay écrit ; de plus, il est bien plus aisé de faire des regles que de les suivre, et il est étably par l’usage que l’un n’oblige point à l’autre. J’espere que quand on verra la critique que je fais assez librement d’un grand nombre d’auteurs, on ne me soupçonnera pas d’avoir voulu insinuer que mes eglogues valent mieux que toutes les autres. J’aurois beaucoup mieux aimésupprimer ce discours, que de faire naistre cette pensée dans les esprits avec
–3–

BERNARD DE FONTENELLE

quelque fondement ; mais je declare que pour avoir quelquefois apperceu en quoy les autres se sont mépris, je ne m’en tiens pas moins sujet à me méprendre, même sur les choses où j’auray apperçu leurs fautes. La censure que l’on exerce sur les ouvrages d’autruy, n’engage point à en faire demeilleurs, à moins qu’elle ne soit amere, chagrine, et orgueilleuse, comme celle des satiriques de profession. Mais la critique, qui est un examen, et non pas une satire, qui a de la liberté, mais sans fiel et sans aigreur, et sur tout que l’on accompagne d’une reconnoissance sincere de son peu de capacité, laisse la liberté de faire encore pis, si on veut, que tout ce qu’on s’est mêlé dereprendre. C’est cette derniere espece de critique que j’ay choisie, et je l’ay prise avec ses privileges, que je me flate qui ne me seront pas contestez. La poësie pastorale est apparemment la plus ancienne de toutes les poësies, parce que la condition de Berger, est la plus ancienne de toutes les conditions. Il est assez vraysemblable que ces premiers pasteurs s’aviserent, dans la tranquillité etl’oisiveté dont ils joüissoient, de chanter leurs plaisirs et leurs amours, et il estoit naturel qu’il fissent souvent entrer dans leurs chansons, leurs troupeaux, les bois, les fontaines, et tous les objets qui leur estoient les plus familiers. Ils vivoient à leur maniere dans une grande opulence, ils n’avoient personne au dessus de leur teste, ils estoient, pour ainsi dire, les rois de leurs troupeaux,et je ne doute pas qu’une certaine joye qui suit l’abondance et la liberté, ne les portast encore au chant, et à la poësie. La societé se perfectionna, ou peut-estre se corrompit ; mais –4–

TRAITÉ SUR LA NATURE DE L’ÉGLOGUE

enfin les hommes passerent à des occupations qui leur parurent plus importantes ; de plus grands interests les agiterent, on bâtit des villes de tous costez, et avec letemps il se forma de grands etats. Alors les habitans de la campagne furent les esclaves de ceux des villes, et la vie pastorale estant devenuë le partage des plus malheureux d’entre les hommes, n’inspira plus rien d’agreable. Les agrémens demandent des esprits qui soient en état de s’élever au dessus des besoins pressans de la vie, et qui se soient polis par un long usage de la societé ; il atoûjours manqué aux bergers l’une ou l’autre de ces deux conditions. Les premiers pasteurs dont nous avons parlé, étoient dans une assez grande abondance, mais de leur temps le monde n’avoit pas encore eu le loisir de se polir. Il eust pû y avoir quelque politesse dans les siecles suivans, mais les pasteurs de ces siecles-là estoient trop miserables. Ainsi et la vie de la campagne, et la poësie...
tracking img