Explication de texte : lancelot, ou le chevalier de la charrette, passage du pont-de-l'épée

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  • Publié le : 13 avril 2011
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LANCELOT
Le passage du Pont-de-l’épée (v. 3094 à 3129)

Ce passage se situe au centre structurel et diégétique de l’œuvre. Il en constitue la clé de voûte, puisqu’il est le passage obligé de Lancelot sur son chemin vers le royaume de Gorre, dans sa quête de la reine Guenièvre. Le passage du Pont-de-l’épée est une épreuve qui appelle un héros, et ce héros est longuement préparé à son épreuve,pendant presque cent vers, qui précèdent notre passage (depuis le v. 3007) : l’épreuve est longuement décrite comme représentant un danger extrême, les eaux étant comparées au Styx : « con se fust li fluns au deable » (v. 3012) et l’épée mesurant l’importante longueur de « deus lances » (v. 3025). Mais Lancelot ne faiblit pas et, quelques vers avant notre extrait, fait une véritable profession defoi du héros : « Mialz voel morir que retorner ! » (v. 3090). À cela répondent, en une antithèse totale, les deux jeunes hommes qui l’accompagnent : « [mes] de pitié plore et sopire/li uns et li autres molt fort. » (v. 3092-3093). Nous arrivons donc au passage proprement dit, que le lecteur attend depuis un certain temps déjà, et qu’il attend alors dans une certaine incertitude. En effet, les deuxjeunes hommes pleurent, car la décision de Lancelot est funeste. La détermination héroïque de Lancelot a pour effet un deuil anticipé. L’exploit héroïque n’est donc plus un succès nécessaire, mais appartient seulement au domaine du possible ; il est questionné dans sa valeur, dans sa définition même.
Lecture.
Dans ce passage donc, Lancelot remporte l’épreuve et parvient, non sans mal, àtraverser le pont coupant et à ne pas choir dans les eaux mortelles. Ce passage s’articule selon trois mouvements. Premièrement, jusqu’à « souler ne chauce n’avanpié. » (v. 3104), la toute fin de la préparation du chevalier est l’occasion pour le narrateur de faire « monter la pression », de renforcer et de couronner l’attente et la tension du lecteur. Lancelot se prépare à passer le pont, nous aussi.Dans un second mouvement, jusqu’à « fet tant que de l’autre part vient. » (v. 3117), nous est narré la traversée du pont proprement dite. Lancelot se lance, se blesse, mais Amour l’aide à supporter sa douleur. Lancelot endure, la souffrance est réelle, réitérée, insistante, mais le passage est étonnamment court. Enfin, dans un troisième moment, Lancelot, parvenu de l’autre côté du pont, remarqueque les deux lions précédemment aperçus ne sont plus là. Un mirage qui interroge et Lancelot, et le lecteur, sur son sens, et qui ouvre, par rétroaction, le sens métaphysique, évanescent de cet exploit héroïque raconté de manière inattendue.
Dans ce passage donc, Chrétien déjoue les attentes du lecteur, pourtant soigneusement préparées, en proposant un récit héroïque mis en question, soumis à laQuestion, interrogé dans son fondement même : tout héros est-il un héros certain ? Pourquoi Lancelot est-il plus qu’un héros ? Comment le récit épique se fait-il questionnement éthique ?
Pour répondre à ces questions, nous suivrons trois moments, I (v. 3094 à 3104) : la préparation simultanée du héros et du lecteur ; II (v. 3105 à 3117) : le héros messianique ; III (v. 3118 à fin) : l’hommeincertain.

I LA PREPARATION SIMULTANEE DU HEROS ET DU LECTEUR
Fond et forme, diégèse et narratologie sont ici très étroitement liés, car à la préparation physique du héros s’ajoute celle, psychologique, du lecteur.
D’entrée de jeu, le récit subit une accélération. Notre extrait s’ouvre après la longue présentation et préparation, nous entrons ainsi dans le fait, « trespasser le gort » (v.3094), par un coordonnant « Et » placé en tête de vers et de phrase, qui démarre immédiatement avec une idée de continuité, de mouvement qui se poursuit, qu’il faut rattraper. Ce coordonnant est répété au troisième vers, en tête de vers mais au milieu de la phrase, parce qu’il faut accélérer encore la phrase liminaire. Le lecteur est donc entraîné par le rythme du récit qui, après l’avoir fait...
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