Extrait acte 1 scene 4, la double inconstance de marivaux

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  • Publié le : 30 mars 2011
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ACTE PREMIER[modifier] Scène premièreSILVIA, TRIVELIN et quelques femmes à la suite de Silvia.

TRIVELIN

Mais, Madame, écoutez-moi.

SILVIA

Vous m’ennuyez.

TRIVELIN

Ne faut-il pas être raisonnable ?

SILVIA, impatiente.

Non, il ne faut point l’être, et je ne le serai point.

TRIVELIN

Cependant…

SILVIA, avec colère.

Cependant, je ne veux point avoir de raison ; etquand vous recommenceriez cinquante fois votre cependant, je n’en veux point avoir : que ferez-vous là ?

TRIVELIN

Vous avez soupé hier si légèrement, que vous serez malade si vous ne prenez rien ce matin.

SILVIA

Et moi, je hais la santé, et je suis bien aise d’être malade. Ainsi, vous n’avez qu’à renvoyer tout ce qu’on m’apporte ; car je ne veux aujourd’hui ni déjeuner, ni dîner, nisouper ; demain la même chose ; je ne veux qu’être fâchée, vous haïr tous tant que vous êtes, jusqu’à tant que j’aie vu Arlequin, dont on m’a séparée. Voilà mes petites résolutions, et si vous voulez que je devienne folle, vous n’avez qu’à me prêcher d’être plus raisonnable. Cela sera bientôt fait.

TRIVELIN

Ma foi, je ne m’y jouerai pas, je vois bien que vous me tiendriez parole. Si j’osaiscependant…

SILVIA, plus en colère.

Eh bien ! ne voilà-t-il pas encore un cependant ?

TRIVELIN

En vérité, je vous demande pardon, celui-là m’est échappé, mais je n’en dirai plus, je me corrigerai ; je vous prierai seulement de considérer…

SILVIA

Oh ! vous ne vous corrigez pas ; voilà des considérations qui ne me conviennent point non plus.

TRIVELIN, continuant.

… que c’estvotre Souverain qui vous aime.

SILVIA

Je ne l’empêche pas, il est le maître ; mais faut-il que je l’aime, moi ? Non ; et il ne le faut pas, parce que je ne le puis pas : cela va tout seul, un enfant le verrait, et vous ne le voyez pas.

TRIVELIN

Songez que c’est sur vous qu’il fait tomber le choix qu’il doit faire d’une épouse entre ses sujettes.

SILVIA

Qui est-ce qui lui a ditde me choisir ? M’a-t-il demandé mon avis ? S’il m’avait dit : me voulez-vous, Silvia ? je lui aurais répondu : non, Seigneur ; il faut qu’une honnête femme aime son mari, et je ne pourrais pas vous aimer. Voilà la pure raison, cela ; mais point du tout, il m’aime, crac, il m’enlève, sans me demander si je le trouverai bon.

TRIVELIN

Il ne vous enlève que pour vous donner la main.

SILVIAEh ! que veut-il que je fasse de cette main, si je n’ai pas envie d’avancer la mienne pour la prendre ? Force-t-on les gens à recevoir des présents malgré eux ?

TRIVELIN

Voyez, depuis deux jours que vous êtes ici, comment il vous traite : n’êtes-vous pas déjà servie comme si vous étiez sa femme ? Voyez les honneurs qu’il vous fait rendre, le nombre de femmes qui sont à votre suite, lesamusements qu’on tâche de vous procurer par ses ordres. Qu’est-ce qu’Arlequin au prix d’un Prince plein d’égards, qui ne veut pas même se montrer qu’on ne vous ait disposée à le voir ? D’un Prince jeune, aimable et rempli d’amour, car vous le trouverez tel ? Eh ! Madame, ouvrez les yeux, voyez votre fortune, et profitez de ses faveurs.

SILVIA

Dites-moi, vous et toutes celles qui me parlent,vous a-t-on mis avec moi, vous a-t-on payés pour m’impatienter, pour me tenir des discours qui n’ont pas le sens commun, qui me font pitié ?

TRIVELIN

Oh ! parbleu ! je n’en sais pas davantage ; voilà tout l’esprit que j’ai.

SILVIA

Sur ce pied-là, vous seriez tout aussi avancé de n’en point avoir du tout.

TRIVELIN

Mais encore, daignez, s’il vous plaît, me dire en quoi je metrompe.

SILVIA, en se tournant vivement de son côté.

Oui, je vais vous le dire en quoi, oui…

TRIVELIN

Eh ! doucement, Madame ! Mon dessein n’est pas de vous fâcher.

SILVIA

Vous êtes donc bien maladroit !

TRIVELIN

Je suis votre serviteur.

SILVIA

Eh bien ! mon serviteur, qui me vantez tant les honneurs que j’ai ici, qu’ai-je affaire de ces quatre ou cinq fainéantes qui...
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