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  • Publié le : 28 janvier 2010
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P 259

Je n’ai pas vu mourir votre fiancé. Je sais qu’il est tombé quand il finissait de construire un bonhomme de neige, debout au milieu du bled, de la seule main gauche, dans sa capote sans boutons. Je l’ai vu commencer ce bonhomme de neige. C’était vers dix heures, onze heure du matin, ce dimanche, et des deux côtés, sans se moquer de lui ou alors ce n’était pas méchant parce que tout lemonde avait compris qu’il n’aait plus sa raison, les soldats l’encourageaient. Les Boches lui ont même lancé une vieille pipe pour qu’il la mette au bec de son bonhomme et nous un canotier sans ruban qu’on avait trouvé là. 
J’ai dû partir quelque part, faire je ne sais quoi. […]
Quand je suis revenu dans la tranchées, mettons vers midi, on m’a dit qu’un biplan boche avait survolé le terrainplusieurs fois, en mitraillant à tout va, et que le Bleuet, à découvert, s’était fait descendre. Après, le lundi matin, quand nous étions dans les lignes boches, à compter les morts et les blessés, quelqu’un qui avait vu son corps dans la neige m’a dit que la balle de la mitrailleuse l’avait attrapé en plein dos, qu’elle l’avait tué sur le coup.
J’ai vu mourir Six-Sous. C’était vers neuf heures, ledimanche matin. Il s’est mis soudain debout sur la gauche de Bingo, en criant qu’il en avait marre et qu’il voulait pisser comme un homme, pas comme un chien. La gangrène le bouffait depuis des heures, il délirait lui aussi, et il titubait d’un bord à l’autres dans la neige, la braguette ouverte, il pissait. Alors quelqu’un qui parlait français, dans la tranchées d’en face, nous a crié que nousétions des porcs et des lâches pour laisser un des nôtres comme ça. Le capitaine Parle-Mal, chez nous, a répondu : « Et toi connard de choucroute, si tu es si courageux, fais connaître ton nom, que si je te retrouve, je te fais avaler tes couilles ! Moi c’est Favourier !
Et puis, c’était le grand jour blanc, peut-être une heure plus tard. Six-Sous allait et venait, tombant et retombant devant latranchée allemande, prêchant qu’il fallait tous déposer les armes et rentrer chez nous, que la guerre était ignoble et des choses de ce genre. Ensuite, il chantait à tue-tête Le temps des cerises, que c’est de ce temps-là qu’il gardait au cœur une plaie ouverte. Il ne chantait pas bien, il était à bout de forces, mais on l’écoutait le cœur serré, en faisant chacub ce qu’on avait à faire, et dans les deuxcamps on se taisait.
Ensuite encore, Six-Sous s’était assis dans la neige, il prononçait des mots qui n’avaient plus de sens, et brusquement, comme ça, quelqu’un a tiré de la tranchées d’en face. Il était assis devant, il a pris la balle dans la tête, il est tombé en arrière, les bras en croix.

P 298

Mathilde dit : « Il ne vous a pas parlé du plus jeune des cinq, mon fiancé, celui qui aconstruit d’une seule main, entre les deux tranchées, un bonhomme de neige ? Cela, vous devez bien vous en souvenir ? »
Heidi Weiss ferme les paupières, les lèvres pressées, elle bouge lentement la tête pour dire oui. Après quelques secondes, sans regarder Mathilde, les yeux sur un coin de nappe, ou un verre ou n’importe quoi, elle dit : « C’est un de nos avions qui a tué votre fiancé, je vous jureque personne, dans la tranchées des nôtres, ne voulait cela. Vous devez le savoirn il n’avait plus son bon sens. Et puis, tout à coup, celui des cinq le mieux caché a jeté une grenade sur cet avion et l’a abattu, Heinz Gerstacker nous l’a raconté, et alors les ordres sont arrivées d’évacuer nos tranchées pour laisser libre l’artillerie. »

P 340

J’ai attendu. J’ai attendu. D’abord, de latranchée des nôtres, quelqu’un nous appelait pour savoir si nous étions encore en vie : Bouquet, Etchevery, Bassignano, Gaignard. Et puis Notre-Dame, qu’on répétait, parce que jamais je n’ai répondu. Et d’ailleurs, tout de suite après ces appels, les Boches ont lancé des grenades, j’ai entendu cracher des crapouillots, je trouvais que le monde était aussi con que d’habitude. Après, celui qu’on...
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