Faut-il aimer son prochain ?

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  • Publié le : 15 juin 2011
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La formule interroge l'opportunité de la sollicitude envers autrui. Ce qui semble d'emblée mis en question c'est le devoir de charité. Doit-on ou non être charitable ? N'y a-t-il pas des effets pervers à cette sollicitude ? Paradoxalement ne faut-il pas mieux s'en abstenir pour notre bien comme pour celui d’ autrui ?

(On pressent une critique de la pitié : la pitié est déprimante pour celuiqui compatit : il y perd ses forces. Elle est condescendante envers celui qui est désigné ainsi comme pitoyable; de plus, elle est inefficace : elle ne modifie pas activement la misère de l'autre. Voir Alain, Propos sur le bonheur,5 octobre 1909)

Alors quelle attitude substituer à la compassion envers le prochain?

(On se souviendra de la critique de la morale de l'amour du prochain effectuéepar Nietzsche qui préfère « l'amour du lointain », la recherche du rival qui me porte à actualiser de nouvelles puissances par une saine émulation: " soyons au moins ennemis mes amis ")

Analyse du sujet à la loupe

(Première question nécessaire pour circonscrire le sens de la formule)

Qui est le « prochain » ?

tout homme est « le prochain » et non mes « proches » au sens de parents,amis (« les miens »). Cette étrangeté du prochain, son anonymat, est ce qui rend le devoir de sollicitude étonnant, paradoxal, hasardeux...

Ainsi, Roland Topor ayant fait l'expérience dans sa prime enfance de la persécution (rafle du vel’d’hiv ) en garda une paranoïa aiguë qu'il fonde en lucidité : pour lui « un optimiste est un pessimiste de mal informé … être paranoïaque c'est la moindre deschoses, c’est être lucide, au courant des dangers… la vie est un jeu de massacre. »

Machiavel et Hobbes avaient enseigné la même méfiance fondamentale.

*« son » prochain :

Qu’est-ce qui l’attribue comme « mien » ? Qu’est -ce qui fait que je pense cet autre, anonyme comme « mon » prochain ? Ne faut-il pas déjà l’aimer pour le reconnaître comme tel ? Ne faut-il pas lui avoir reconnu uneproximité avec moi pour l'appeler « mon prochain »

On peut penser deux logiques :

-dans la première « ce qui se ressemble s’assemble » : une proximité objective déclenche le sentiment d’appartenance (proximité objective qu’il faudra déterminer puisque le prochain n’est ni le parent ni l’ami)

-dans la seconde, autrui est mon fardeau. C’est « ma » responsabilité envers l’autre qui s’exprimedans la désignation « mon prochain » ; c’est « mon » prochain parce que c'est « ma » responsabilité.

Faut-il « aimer »…

l'amour qui est de l'ordre du sentiment peut-il être l'objet d'un commandement ? En tant que mouvement irrépressible, il semble bien que non. La réflexion « faut-il aimer » serait toujours seconde et comme impuissante, à moins qu'il ne faille rechercher une forme desentiment qui puisse faire l’objet d’un commandement, d’un conseil, d’une orientation. Kant et Lévinas distinguent différents types d'amour dont l’un est sans éros ( bienveillance, bienfaisance)

« Faut-il »

De quel type de devoir s'agit-il?

- Un impératif catégorique c'est-à-dire qui commande d'absolument

( chez Kant cet impératif se déduit de notre statut d'être rationnel : c’est un devoirpour tout être doué de raison d’agir sans se contredire c'est-à-dire selon une maxime qui soit universalisable sans contradiction. L’amour du prochain n’est qu’une formulation particulière de notre devoir de respect de l’humanité en nous-mêmes comme en tout autre)

Mais s’il faut aimer tous les hommes, honorer la raison en chacun et se soumettre à l'impératif d'universalité, comment trancherlorsque certaines circonstances demandent de prendre position pour les uns contre les autres ? Charles Péguy : « les Kantiens ont les mains propres parce qu’ils n’ont pas de mains »

-Un impératif hypothétique qui commande sous la présupposition d'une fin différente (auquel cas « l’amour du prochain » est un moyen en vue d'autres choses… Quelques types d'intérêt, de conséquences positives...
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