Faut-il respecter toutes les opinions?

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  • Publié le : 4 novembre 2011
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Introduction
Dans ce qu'il est convenu d'appeler les « dialogues socratiques », c'est-à-dire les dialogues où
Platon met en scène Socrate dialoguant avec les Athéniens, on remarque que ce qui en fait la trame
constante est la discussion presque sans fin, souvent aporétique (c'est-à-dire sans issue), dans
laquelle Socrate s'engage avec ses interlocuteurs au sujet de telle ou telle notion. Dansle dialogue
l’Alcibiade il s'agit de savoir ce qu'est la beauté, comme d'ailleurs dans le Banquet on discutera de
l'amour. Ce qui frappe dans ces « dialogues socratiques », mais tout autant en dehors de la lecture de
ces œuvres magistrales, c'est-à-dire sur la place du marché, comme dans la cour du lycée, c'est que
non seulement les hommes s'y entretiennent des choses de la vie, mais qu'ilsle font souvent avec
une certaine force de conviction ; on a l’impression qu'ils mettent quelque chose d'eux-mêmes dans
leur propos. Or, que font-ils sur la place du marché, comme Socrate à Athènes, ou dans la cour du
lycée, sinon qu'ils échangent des opinions ?
Les opinions ne sont pas seulement des propos en l'air, qui s'envolent comme les statues de
Dédale; il ne s'agit pas seulement deparler du temps ou de chiffons, voire de tel ou tel incident de la
vie. En public, avec nos amis et nos concitoyens, le langage (et la parole qui en est l'expression)
ancre notre humanité dans la Cité : l'homme est un animal politique, dont la vie politique elle-même
est échafaudée sur l’échange des représentations et leur formation au moyen du langage Pour le
meilleur et pour le pire, les hommesparlent et se parlent. Ce qu'ils disent a trait au meilleur et au
pire, au juste et à l'injuste, et pas seulement, comme les animaux, à l’agréable et au désagréable ; ce
que nous sommes convenus d'appeler des « manières de voir », s'adosse à des valeurs : la société
s'organise ainsi dans le bruissement des opinions, et on comprend vite que ce bruissement puisse
tourner à la cacophonie, dansla mesure où la société s 'édifie dans la rencontre des opinions et des
représentations que la société se fait d'elle-même, et dans la mesure où si toute société se construit
dans le cadre de la liberté, elle exige en même temps de suivre un certain ordre. L'équilibre est2
fragile et l'on a vu que la « passion pour la vérité» pouvait donner lieu à d'irrépressibles terreurs, par
exemple auxpires moments de la Révolution française, en 1793.
Nous voyons ainsi s'élever devant nous un édifice intimidant, quoique pourtant familier : ces
opinions, qui semblent relever des croyances, et que Platon lui-même inclut dans la doxa (ensemble
de représentations auxquelles on adhère plus par habitude que par conviction et raisonnement), pour
autant qu'elles sont banales, quotidiennes, mélangées,reçues et mêmes souvent grossières ou
étonnantes, ne l'ont pas toujours été, et ne le seront pas toujours. L'histoire nous rappelle que ce que
nous croyons aller de soi aujourd'hui, était hier impensable. La variabilité de l'opinion, dans le temps
comme dans l'espace, nous renvoie à ce que Montaigne, dans son scepticisme extrême à l'égard de
l'humanité, considérait comme une situationinconfortable : « le monde est une branloire pérenne, et
rien n'y est assuré ». Dans les mouvements et changements perpétuels, l'opinion serait encore ainsi
le moins assuré : l'homme change d'avis et seuls les sots n'en changent pas, dit le dicton, ce
condensé d'opinion. Aussi, se demander s'il faut respecter toutes les opinions revient à se demander
s'il faut respecter cette inconstance humaine quel'on peut lire jusque dans les vétilles de la mode
toujours changeante qui, comme l'assurait au XVIII
e
siècle Castel, l'abbé de Saint-Pierre, a prouvé
sa constance.
Respecter ce qui est changeant et fuyant, labile comme l'eau qui glisse entre les doigts et
inconsistant, c'est se demander avec Platon, s'il faut respecter les ombres sur les parois de la
Caverne, sur lesquelles se penchent...
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