Faute

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  • Publié le : 30 mai 2010
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Ma première excuse était que je n’aimais pas les études.
La seconde fût que j’avais mal vécu la mort de mon oncle.
La tierce… Il n’y en avait pas, dans le fond.
Chaque jour, c’était plus de vingt paires de pompes que je cirais, le plus souvent c’était ces chaussures beaucoup trop chères qui vous serrent les pieds au point que le petit orteil vire au mauve. Celles qui, lorsque vous les retirez,vous procurent un réel soulagement. Je me postais là, chaque jour, au coin de la 73e rue et de l’avenue Colombus. Je croisais des centaines de personnes trop pressés pour sourire, pour faire attention à ce qui les entourait, pour un signe de tête qui signifierait « une bonne journée, monsieur ». La plupart du temps, les gens n’aimaient pas la conversation, ils restaient pendus à leur téléphoneportable, s’énervaient parce que le dernier dossier n’avait pas été envoyé à temps, parce que la baby-sitter était, une fois de plus, indisponible ce soir. Face à eux j’avais ce sentiment de liberté qu’ils ne comprendront sans doute jamais. Sentiment qui se fait rare, à présent. Ne rien devoir à personne, aller où mes pieds me portent, penser, chanter ce que je voulais. Voilà ce qu’était mareligion. Jamais, jamais, je n’ai envié un de ces hommes d’affaire habillé de la tête au pied de soie, leurs yeux encadrés de lunettes noires rectangulaires, leur mallette à la main, courant sans cesse contre le temps. Je m’interrogeais souvent sur leurs vies personnelles, je me demandais s’ils imaginaient vraiment leurs vies ainsi, étant gamins, s’ils étaient heureux de leur boulot, de leur femme, deleurs simples satisfactions personnelles.
Comme chaque jour, je me postais à mon coin de rue, ma brosse à cirer d’une main, mon pot à cirage de l’autre. Le moment où j’avais le plus de clients, était souvent le soir. Beaucoup repartait chez eux, un bouquet de fleurs à la main pour, sans doute, se faire racheter de leur retard habituel, d’autres allait dîner avec leur patron, et d’autre encore,voulait simplement revoir de nouvelles et belles chaussures, à nouveau.
Cependant, ce jour là fût différent.
« Vous ne mourrez pas de chaud ? » Je relevais la tête de mon travail.
« Non, lui répondis-je. Et vous ? »
« Non. »
Je terminais de cirer ses bottines, avec un petit sourire en coin. Le soleil tapait dans mon dos, une légère brise caressait mon crâne dégarni. Je lui souri pour luiannoncer mon travail fini. L’homme, au téléphone, me sourit à son tour, me tendit dix dollars et s’engouffra dans une des tours. Je dépliais délicatement son billet, le rangea dans ma poche et le regarda s’éloigner, heureux d’avoir gagné cette somme. Le soir tombait, New-York se réveillait à nouveau. Je rentrai dans mon nouveau chez moi. Ce chantier en construction près de Central Parc, à un croisementde la cinquième avenue. En chemin, je pris un hot-dog, à Willy, le marchand ambulant. Sa carriole sentait les oignons, la viande pas fraîche. Mais le fait que je n’avais pas mangé depuis deux jours fit que je ne la senti même pas, cette odeur putride.
« Ce sera quoi cette fois, Ben ? » Il me sourit de sa bouche quasi édenté, ses longs cheveux gris lui tombait lourdement sur ses épaules, et sesyeux se plissèrent si fort qu’on ne les apercevait même plus.
« Eh bien, comme d’habitude. » Je lui tendis mon billet soigneusement ranger dans ma poche.
« Ahah. C’est jour de paie pour monsieur Nicholson, je vois ! » Ses yeux avaient disparu.
« Oui. » Je pris mon hot-dog, et le remercia. Son sourire m’effrayait. Je tournai à peine la rue, que mes mains était à nouveau vides et que mon ventre setordait encore. Le vent avait emporté mon carton. Nous étions dans les beaux jours, je n’avais plus besoin de lui. Je jetais mes quelques centimes sur ma couverture, débarrassais mes poches de ma brosse et de mon pot à cirage. Les sirènes des voitures de polices, les aboiements des chiens, et surtout les cris des locataires italiens de l’immeuble d’en face furent ma berceuse, ce soir là. Tous...
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