Figures de l’etranger dans le roman beur :

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 13 (3034 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 15 novembre 2009
Lire le document complet
Aperçu du document
Figures de l’Etranger dans le roman beur :
Du stéréotype à la textualisation
Exemple du Porteur de cartable de Akli Tadjer

Anouar OUYACHCHI


Parler de littérature beur, nous amène d’une façon ou d’une autre à parler de la dialectique du Même et de l’Autre. Les écrivains rangés sous l’étiquette « beur » étant pour la plupart issus de l’immigration maghrébine en France , la problématiqueidentitaire est un élément clé de leur production. Au carrefour de deux cultures, celle de la société dite d’accueil ou d’appartenance d’une part et la société d’origine d’autre part, ces écrivains tentent souvent d’exprimer dans leurs œuvres la quête d’une identité qui se cherche et se construit dans son contact difficile et permanent avec l’Autre.
Cette étude propose l’analyse de la figure del’Etranger, sous ses différentes manifestations, dans le troisième roman de Akli Tadjer, Le Porteur de cartable. Auteur aussi des A.N.I. du « Tassili » et Courage et patience, Akli Tadjer, comme la majorité des écrivains beurs d’ailleurs, interroge systématiquement la question identitaire dans son rapport fondamental avec le notion de l’Autre pour donner sens, ne serait-ce que de façon symbolique,à un moi toujours renvoyé par la réalité à sa conscience d’être différent et Etranger.
Je tenterai de montrer comment Le Porteur de cartable cherche à construire l’Etranger et l’étrangeté à travers toute une dynamique narrative où discours socio-politique et symbolique sont intimement liés. Racontant le quotidien d’un petit algérien dans ce Paris de mars 1962, le roman de Akli Tadjer prend lecontexte socio-historique de la guerre d’Algérie comme toile de fond. Partant, le récit sert de prisme aux discours qu’une société française en crise, avec ses différentes composantes ethniques, sécrète et produit sur les Etrangers qui l’habitent, la déstabilisent et l’inquiètent.
Mais l’Etranger est aussi une construction du texte, de l’imaginaire, une figure qui ne prend réellement corps etdevient consistante qu’à travers un certain nombre de stratégies romanesques qui viennent se greffer, dans le travail de la textualisation, sur le discours social. Il serait donc judicieux de s’interroger sur le processus de passage de l’extra-textuel au textuel pour voir comment l’Etranger se dérobe à l’emprise du social et du préconstruit pour faire son entrée dans la littérature et devenir unefigure symbolique.

La représentation que Le Porteur de cartable nous livre de l’Etranger est largement déterminée par toute une parole sociale de base qui vient sous-tendre la fiction, lui sert de support et la propulse. C’est au croisement des fragments d’un discours social absorbé par le texte que viennent, en effet, se dessiner d’abord les contours de cette figure. Monnaie courante dans leroman beur, cette irruption du social dans la fiction s’opère souvent à travers la mobilisation de représentations stéréotypées et de préconstruit idéologique ; ce qui génère une vision négative de l’Etranger. Les relations interethniques étant toujours basées sur « une axiologisation consistant à valoriser le même et à dévaloriser l’autre », le discours social ayant pour cible l’Etranger ne peutproduire que des « ethnotypes ». Dans les premières pages du roman, le gérant de l’immeuble disait déjà au père du petit narrateur :

Je croyais que chez vous c’était les hommes qui commandaient.

Et comme on dit chez vous : « les femmes c’est comme les tapis. Plus on les bat, plus ils sont doux. (p.12)

En ouvrant le livre, le lecteur a comme l’impression de pénétrer dans un espace occupéjusqu’à la suffocation par la voix anonyme d’une parole sociale qui ne peut produire son discours que sous forme de jugements types. Aussi toute possibilité de rencontre ou de dialogue avec l’Etranger semble-t-elle impossible.
En reproduisant cette parole figée, où l’identité de l’Etranger n’est évoquée que pour mieux se situer par opposition à lui, la fiction cherche d’abord à se constituer...