Flaubert

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  • Publié le : 23 avril 2010
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2. Les femmes

L’année 1846, celle de ses vingt-cinq ans importe fort dans la vie de Flaubert. A deux mois de distance meurent le docteur Flaubert en janvier, Caroline Hamard en mars, celle-ci à la suite de la naissance d’une fille, qui sera la nièce Caroline. Achille succédera à son père à l’Hôtel-Dieu. Il est alors marié, père de famille. Il habitera le logement de l’hôpital, avec les siens.Gustave, sa mère, et la petite Caroline, vivront à Croisset, avec un pied-à-terre à Rouen, au coin de la rue de Buffon et de la rue Crosal, pour l’hiver… Entre sa mère et sa nièce, dans le grand Croisset silencieux, avec ses livres, son papier, sa pipe, la vie de Flaubert est fixée. Le laboratoire de son œuvre est prêt.
Croisset est une grande maison du XVIIIe siècle, qui avait été bâtie etpossédée par les moines bénédictins de Saint-Ouen. La pièce principale y était un salon à cinq fenêtres, qui devint le cabinet de travail de Flaubert. Un pavillon – la seule partie qui subsiste aujourd’hui – contenait un autre cabinet de travail, qui ne servait qu’à Bouilhet, le dimanche, qu’il passait régulièrement à Croisset. Le site était d’une paix admirable : un parc planté de vieille verdurenormande, hêtres, tulipiers, allées de tilleuls et d’ifs, rond-point de marronniers, gazons et massifs, n’était séparé de la Seine que par un chemin de halage. Les vues étaient découvertes sur la campagne et la ville, et l’on vivait dans la familiarité du fleuve où Flaubert aimait accomplir de grands exploits de nageur.
D’Ernest Chevalier, alors substitut en Corse, et qui avancera, par toutes lesétapes de la magistrature debout jusqu’au poste de procureur général à Angers (il sera même député) Flaubert avait fait son deuil. Cet ami de son enfance peu à peu disparaît de sa vie. Un autre L’avait occupée fortement : Alfred Le Poittevin, le seul probablement de tous les amis de Flaubert qui ait pensé et senti, du fond même de la vie, authentiquement avec lui, le seul dont les œuvres proviennent dela même veine, faisant équipe et école avec lui. Or, en 1846, Le Poittevin se marie. Lui et sa sœur Laure épousent en même temps Louise et Gustave de Maupassant. Ce dernier sera le père de Guy. Mais alors Flaubert ignore quel honneur viendra de ce côté à leur école rouennaise. Il ne voit que ceci : Alfred, marié, est perdu. « En voilà encore un de perdu pour moi, écrit-il à Chevalier, etdoublement, puisqu’il se marie d’abord et qu’il ira vivre ailleurs. » « J’ai eu, écrira-t-il dix-sept ans plus tard à sa sœur, Mme de Maupassant, j’ai eu, lorsqu’il s’est marié, un chagrin de jalousie profond : ç’a été une rupture, un arrachement ! Pour moi il est mort deux fois. » La deuxième fois ce fut deux ans après son mariage, en avril 1848, ayant Flaubert à son chevet, et lisant Spinoza jusqu’à cequ’il lui fût impossible de lire.
C’est Louis Bouilhet qui remplace Le Poittevin. Flaubert l’avait perdu de vue depuis le collège. Il avait fait des études de médecine, avait été interne à l’Hôtel-Dieu, mais, fils et petit-fils de poètes locaux, le démon poétique l’avait touché. Il abandonna la médecine, vécut pauvrement de préparations au baccalauréat, et entra en relations avec Flaubert enavril 1846. L’amitié avec Le Poittevin avait été l’amitié de sensibilité et de pensée ; l’amitié avec Bouilhet fut l’amitié d’art, et, plus précisément de technique. Bouilhet allait jusqu’à sa mort corriger Flaubert comme il corrigeait les devoirs de ses élèves. Il est remarquable que l’homme de talent ait eu sur l’homme de génie une influence incomparablement plus grande que l’homme de génie surl’homme de talent. Ce fut un des bonheurs de Flaubert de posséder cette amitié vigilante, scolaire, utile. Et si lui qui n’aimait pas Racine admirait Boileau, c’est qu’il avait, comme Racine, son Boileau.
Cette même année, fut-ce sa Du Parc ou sa Champmeslé qu’il eut ? En tout cas, comme Racine dans celles de théâtre, il trouva l’amour dans les coulisses des lettres. Le goût du théâtre, prétend...
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