Fragmentation dans nedjma de kateb yacine

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  • Publié le : 29 mai 2010
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La fragmentation dans Nedjma de Kateb Yacine.

L’aventure éditoriale de Nedjma de Kateb Yacine, ce roman fondateur[1] de la littérature maghrébine d’expression française, débute par une sorte de fragmentation à laquelle l’écrivain, comme il le rappelle lui-même, était acculé pour satisfaire les normes de l’édition parisienne :

“ Quant à Nedjma et au Polygone étoilé, au début c’était un seullivre. Quand je l’ai donné à l’éditeur, il avait 400 pages à peu près, et comme la norme chez les éditeurs est de 250 à 256 pages, mon éditeur m’a demandé de couper car il estimait qu’il y avait matière à un second livre et comme c’était mon premier livre je ne pouvais pas passer outre. Alors, pour ce que j’ai gardé et qui est devenu Le polygone étoilé, ça a été une autre aventure… ”[2].

Nedjmaest donc en quelque sorte le fruit d’une fragmentation imposée par les besoins de l’édition et pourtant dès sa sortie il fut salué unanimement par la critique. Dès lors, le roman, n’a cessé d’interpeller les chercheurs et les écrivains. A tel point qu’une légende s’est peu à peu construite sur cette œuvre qualifiée tour à tour de mystérieuse, de déroutante, d’envoûtante, d’irradiante, d’éclatée…Les éditeurs du Seuil ont jugé nécessaire de présenter le texte flanqué d’une préface-avertissement pour baliser les pistes du déchiffrement au lecteur français habitué aux canons esthétiques de l’écriture classique linéaire. C’est peu dire que Nedjma a dès le départ pris le contre-pied de ce qui a été publié alors par les auteurs maghrébins. Par son écriture certes, mais aussi par son contenu oùfoisonnent des thèmes qui ne donnent pas l’impression de s’épuiser. Ces thèmes sont portés par une multitude de fragments qui s’appellent et se répandent en tissant un vaste réseau de significations. C’est que la fragmentation est au cœur de cette œuvre non pas seulement comme moyen d’écriture mais surtout comme projet fondateur sur lequel se bâtit la socialité de l’œuvre. C’est cette symbiose, celien dialectique entre la fragmentation comme moyen d’écriture et la fragmentation comme thème majeur, ultime, que nous voulons développer ici.

I-Les raisons de la fragmentation ou comment dire l’indicible.

Jacqueline Arnaud, amie de longue date de l’écrivain, et spécialiste de son œuvre[3], semble un peu hésiter sur les explications sur le choix de Kateb Yacine pour l’écriturefragmentaire. Elle évoque, dans un premier temps, les conditions d’existence difficiles de l’écrivain :

“ …l’auteur ayant exercé alors successivement plusieurs métiers, changé plusieurs fois de lieux, avant de trouver le calme permettant la mise en forme définitive. Ce qui n’empêche pas de chercher à la forme achevée un sens, par rapport à ce que Kateb appelle ‘’la nature du récit’’ ”. [4]Dans sa présentation de L’œuvre en fragments, Jacqueline Arnaud revient sur la question de la fragmentation mais pour montrer, cette fois-ci, que cette pratique constitue une caractéristique essentielle du travail de l’écrivain :

“ Kateb écrit son œuvre par fragments, par bourgeonnement, par reprise d’un même texte en plusieurs versions et variantes, de doubles identiques au départ et vitemouvants comme des dunes… ”[5]

C’est cette explication qui nous semble la plus plausible car, rétrospectivement depuis que l’itinéraire de Kateb Yacine était connu sur le plan scriptural mais aussi humain et politique, il est fondé de dire que l’écrivain était confronté à une immense ambition qu’il reprend, d’ailleurs, dans Nedjma par la bouche de Rachid, un de ses personnages romanesques: “ Setaire, ou dire l’indicible ”. Et le dilemme, car c’en est un, prend plus de relief dramatique quand il sera question du choix des armes, c’est-à-dire de la manière de dire cet indicible. Une question grave, aux allures de drame se pose : comment dire ? Mais d’abord, c’est quoi l’indicible ? L’écrivain répond, de biais peut être car à travers la forme romanesque, qu’il s’agit de ce pays qui s’entête...
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