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ISMAIL KADARE
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L'Aigle

Traduction de l'albanais par

Jusuf Vrioni

CouvertUre de Beniamino Orteski

ÉDITIONS MILLE ET UNE NUITS

ISMAÏL KADARÉ
nO 258

Texte intégral

Notre adressse Internet: www.1001nuits.com © Mille et une nuits. département de la librairie Arthème Fayard, novembre 1998 pour la présente édHion. ISBN: 2-84205·445·8

S-ommaire

Ismaïl KadaréL'Aigle
pageS Repères biographiques page 107 Repères bibliographiques page 109

ISMAÏL KADARÉ L'Aigle

L'Aigle

Il devait être dix heures du soir (plus tard, il se remémorerait �ouvent .cet instant sans p ouvoir dire si sa conviction que cette heure constituait un de ces moments inoffensifs, où rien ne se mflt en marche ni ne se conclut, car tout ce qui est de: quelque conséquence -évidemment en mal, pas en bien - s 'est déj à accompli ou attend une heure plus avancée; plus tard, donc, en se rappelant cet épis, o de, il n'aurait su dire si cette apprécia­ tion s'accompagna sur-le-champ d'un avertisse­ ment sourd Prends garde ! , ou si ce ne fut là qu'une impr�ssion ultérieure, après qu'une foul­ titude de choses eurent changé de place dans son esprit). C'était une nuit banale, d'unesobre obscurité, avec, sur ses pourtours, une clarté diffuse sécrétée par les étoiles, une nuit telle que même l'avertisse­ ment « Prends garde ! » , eût-il été effectivement proféré et paru émaner de ses s trates les plus denses , n'aurait pas produit l'effet escompté. « Où vas -tu, Max ? » lui demanda sa mère en le voyant enfiler son blousQn.
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Ses deux frères, qui jouaient auxécl'lecs, le considérèrent avec étonnement. La petite flamme dansant dans leurs yeux ne s'éteignit même pas lorsqu'il approcha ses doigts de ses lèvres pour leur faire comprendre qu'il sortait acheter des cigarettes, ni quand il eut refermé la porte der­ rière lui. La rue était quasi déserte. En raison de tra­ vaux en cours, le trottoir de droite était presque obstrué. Sous les échafaudages où lesbâtisseurs avaient aménagé un passage provisoire destiné aux piétons, il lut d'un œil distrait, comme à son habitude, les affiches des spectacles placardées, çà et là. Théâtre National 19 heures 30, f'erdict tardif. Théâtre de la Jeunesse 20 heures, La Mouette. Les représentations avaient commencé depuis plus d'une heure, certaines devaient m'ême J toucher à leur fin. Soudain, trébuchant, il étira sonbras droit comme pour s'agripper à l'une des affiches. Une planche avait ployé sous ses pieds et, avant qu'il ne se fût rendu compte de ce qu'elle venait faire là, autrement dit de ce qu'elle recouvrait, une fosse ou une rigole à peine 'marquée, il se sentit perdl-e l'équilibre. Il eut un brusque mouvement pour s'élancer en avant, décoller de cette planche perfide, ce qu'il fit effectivement,mais l'autre bout de bois sur lequel il atterrit se révéla encore plus flexible, plia encore d�avantage, sans doute parce qu'il y était retombé de tout son poids. Il
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sentit alors le vide sous lui, tenta en vain de se raccrocher, fût-ce à quelque chos e qui l' eût blessé, un clou, par exemple, oublié par les char­ pentiers, mais, sur le côté, il n'y avait que les lis ses affichesplacardées au mur, avec leurs horaires déjà dépassés . Le « non ! » étonné qu'il proféra fut le seul détail dont il devait se souvenir par la suite . Il lui était apparemment inspiré par la certitude de ne pouvoir tomber de bien haut, dès lors qu'il devait n'y avoir l à qu'une simple rigole, au .pire une tranchée pour le raccordement de fils électriques passant sous le trottoir. Or sa chutecontinua, et ce « non ! », quoique br èf comme un cri d'oiseau, parvint à ramasser en lui­ même la stupeur de la voir se prolonger, son refus de l'a dmettre, et surtout sa crainte qu' une cage d'ascenseur venant à b éer ne fit encore qu:accroître cette horreur. A cet instant, p our la première fois, il perdit conscience. Puis il recouvra brièvement s�s esprits pour les reperdre une seconde plus...
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