Frantz fanon

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  • Publié le : 24 décembre 2010
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Qui était frantz fanon ? Pour les jeunes lecteurs d’aujourd’hui, le nom de Fanon ne dit peut-être plus rien ; ou, s’il évoque quelque chose, sans doute ne dit-il rien de bon. Mort il y a quarante ans, Frantz Fanon n’est plus là pour se défendre ni pour s’expliquer. Inévitablement, l’image de ce révolutionnaire, psychiatre et écrivain noir a été travaillée et retouchée par d’autres. C’est ainsiqu’est née la caricature d’un prophète raté, qui aurait lamentablement sombré en même temps que son époque. L’époque en question fut celle des combats de libération du tiers-monde, pour lesquels bien des Européens s’enflammèrent alors. Aujourd’hui, la situation et l’état d’esprit ont changé, et ces anciens militants tiers-mondistes voudraient ne pas l’avoir été. Parce que Fanon fut un témoin de cepassé, ils voudraient le mettre au rebut lui aussi. Le livre qui l’a rendu célèbre dans le monde entier – jusque dans les ghettos noirs des métropoles américaines –, Les Damnés de la terre, publié à Paris en 1961 et traduit en allemand en 1967 (par le traducteur de Sartre, Traugott König, chez Rowohlt) est tenu aujourd’hui pour une vieillerie ringarde : le manifeste d’une violence appelée à sedéchaîner contre le colonialisme des Blancs.

Des voix s’élèvent même pour réclamer justice à titre posthume, et accuser cet homme qui mourut à trente-six ans d’une leucémie d’incitation à la haine raciale, en l’occurrence à la haine de la race blanche. Ces voix ne proviennent même pas de l’extrême-droite, comme on aurait pu s’y attendre. « Quand l’ONU se décidera-t-elle à élever l’agitationanti-occidentale et le racisme anti-blanc au rang des crimes contre l’humanité ? », s’interroge le « nouveau philosophe » français Pascal Bruckner dans son pamphlet Le Sanglot de l’homme blanc, en faisant référence à Frantz Fanon. Ce texte explique que la solidarité avec le tiers-monde n’est qu’une idiotie, et Bruckner précise aux lecteurs qui ne les connaissent pas qu’il ne vaut pas la peine de jeter uncoup d’œil dans les livres de Frantz Fanon. Le leader noir américain Eldridge Cleaver disait dans le temps que « tous nos frères » pourraient les citer « au fronton de leur maison ». Pour le nouveau philosophe, au contraire, « tout le fondement théorique de la pensée de Fanon » tient dans ces deux mots : l’idéalisation du Sud.

De fait, il paraît absurde, au début du xxie siècle, d’idéaliser unSud qui a produit, dans les années 1970, le régime meurtrier de Pol Pot au Cambodge et, dans les années 1990, les crimes de masse et les armées de killers d’Afrique du Sud. Mais l’erreur de jugement n’est pas le fait de Frantz Fanon : elle est le fait de ses calomniateurs posthumes. Les livres de Fanon ne contiennent rien qui s’apparente à une quelconque célébration du Sud et de ses habitants, sanscompter que les catégories « Nord » et « Sud », synonymes du monde « développé » et « non développé », n’étaient pas encore en usage à l’époque. Dans les années 1950, du Pacifique à l’Afrique, les peuples colonisés, comme le peuple algérien, étaient en lutte contre les puissances coloniales européennes. C’est dans ce contexte que prit forme la réflexion politique de Frantz Fanon sur le rôle de laviolence dans le processus de libération et sur les risques encourus par les colonisés une fois l’indépendance acquise. Ces textes ne peuvent pas être dissociés des conditions dans lesquelles ils ont vu le jour ; mais ils ne s’y laissent pas non plus réduire. Les condamnations posthumes de Frantz Fanon prononcées par ceux qui – tel Pascal Bruckner – accusent le militant noir d’avoir été unagitateur hirsute attisant la violence témoignent d’une ignorance malveillante et d’un ressentiment raciste, et elles ne font que rendre plus difficile la réévaluation de la pensée de Frantz Fanon qui est devenue possible aujourd’hui, avec la distance. Il a encore quelque chose à nous apprendre.

Un jeune Martiniquais noir qui n’avait jamais quitté son île natale ne pouvait que se dire que les...
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