Gaspard de la nuit d'aloysius bertrand

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Robert Ferrieux


Aloysius Bertrand
(1807-1841)
Gaspard de la nuit, Livre III, 7
(1842, posthume)
Extrait
(cf. Claude Daugé, R, d'Hier et d'aujourd'hui, Récits, « Au jardin de l'Arquebuse », 21, p.15






Il était nuit. Ce furent d'abord, - ainsi j'ai vu, ainsi je raconte, - une abbaye aux murailles lézardées par la lune, - une forêt percée de sentiers tortueux, - etle Morimont [1]grouillant de capes et de chapeaux.
Ce furent ensuite, - ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte, - le glas funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une cellule, - des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait chaque feuille le long d'une ramée, et les prières bourdonnantes des pénitents noirs qui accompagnaient un criminel au supplice.
Cefurent enfin, - ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte, - un moine qui expirait, couché dans la cendre des agonisants, - une jeune fille qui se débattait pendue aux branches d'un chêne, - et moi que le bourreau liait échevelé sur les rayons de la roue.
Dom Augustin, le prieur défunt, aura, en habit de cordelier, les honneurs de la chapelle ardente ; et Marguerite, que son amant a tuée, seraensevelie dans sa blanche robe d'innocence, entre quatre cierges de cire.
Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un verre, les torches des pénitents noirs s'étaient éteintes sous les torrents de pluie, la foule s'était écoulée avec les ruisseaux débordés et rapides, - et je poursuivais d'autres songes vers le réveil.


[Aloysius Bertrand, de son vrai nom Louis(mais Aloysius n'est que la forme médiévale de Louis) Bertrand, était né en 1807 au Piémont du fruit des campagnes napoléoniennes. Son père, gendarme d'Empire, avait, en effet, aimé une belle Italienne. Météore oublié de la littérature, il ne vit jamais son œuvre publiée. Elle était pourtant appréciée de certains de ses grands contemporains, en particulier Charles Nodier (1780-1844) et Victor Hugo1802-1885), auxquels ce Gaspard de la nuit fut dédié. Ce n'est qu'après sa mort de la tuberculose, à Paris en 1841, dans la plus grand dénûment, que, grâce à son ami le sculpteur David d'Anger, elle fut portée à la connaissance du public. Plus tard en 1908, l'ouvrage devait inspirer le piano de Maurice Ravel (« Ondine », « Le gibet » et « Scarbo ») dont la partition fut récemment chorégraphiée parLaure Daugé. L'extrait ci-dessus appartient à une partie intitulée « La nuit et ses prestiges ». La nuit, donc, d'abord présente dans les titres, occupe tout entier ces quelques paragraphes.]


Commentaire


Un poème en prose, pour la première fois sous une forme achevée. Aloysius Bertrand, donc inventeur du genre, inaugurait sans le savoir avec son Gaspard de la nuit un nouvel âgepoétique, sans frontière entre la prose et la poésie. Ainsi s'ouvrait à l'écriture un monde jusqu'alors quasi inconnu ou ignoré, ou encore que le vers ne savait pas exprimer, celui du no man's land de l'âme, des fantasmes, des délires, des bouffées brûlantes ou transies.
Il faut retenir du titre du chapitre le mot « prestiges ». « Praestigium », en latin, signifie « illusion », « artifice », et dès leXVIe siècle, le français y a ajouté l'éblouissement dû au charme, au sortilège, donc factice. Les nuits du narrateur sont des (le pluriel est important car il évoque le foisonnement) « merveilles » d'invention hallucinatoire, qui le projettent, c'est selon, dans le passé de ses lectures, l'avenir de ses désirs, le présent de ses angoisses, du jamais vu, du jamais entendu et pourtant dans l'ombre(« Il était nuit ») d'une fulgurante clarté (« j'ai vu », « j'ai entendu », « s'acheva le rêve »). Oui, la nuit se fait moment privilégié dans le temps, dans l'espace. « Il était nuit » est une formule archaïque, certes, mais qui donne à appréhender un être-là. Ce Dasein de la nuit, pour reprendre Heidegger, cet « étant parmi les étants », cela a une durée et se raconte.


Un narrateur...