Gide

Disponible uniquement sur Etudier
  • Pages : 7 (1654 mots )
  • Téléchargement(s) : 0
  • Publié le : 3 avril 2011
Lire le document complet
Aperçu du document
1.Une fonction d'exposition

Voici la situation de la chronologie : Bernard vient de découvrir, dans une console du domicile familial, une lettre signée par l'amant de sa mère, et adressée à celle-ci. Mais cette découverte n'est évoquée que de manière indirecte, à la fin de la séquence ; et le plus-que-parfait renvoie non pas à cet épisode qui précède immédiatement le début du récit, mais à lasituation antérieure à cette découverte : « Bernard Profitendieu était resté à la maison pour potasser son bachot ». Le passé lointain (« une lettre d'amour vieille de dix-sept ans ») n'est pas exploré, Bernard s'en détourne : « N'approfondissons pas ». Symétrique de ce passé récent, le futur proche n'est présent qu'implicitement, dans les questions et les impératifs (« Sied-il d'interroger mamère ?... [...] Ne retenons de ceci que la délivrance. N'approfondissons pas. ») qui font de l'avenir une page vierge, dépourvue de toute détermination. Le pivot du récit, désigné par les verbes au passé simple, est la situation présente, définie par rapport à Bernard : par exemple « Il releva la tête et prêta l'oreille. »

Deux espaces s'opposent : l'espace domestique d'une part, où Bernard étouffe(« Bien que Bernard eût mis bas sa veste, il étouffait. »), et les lieux divers où sa famille se trouve, dispersée (« son père et son frère aîné étaient retenus au Palais ; sa mère en visite ; sa sœur à un concert ; et quant au puîné, le petit Caloub, une pension le bouclait au sortir du lycée chaque jour. ») À l'unicité du domicile, s'oppose la multiplicité des lieux occupés par les proches :comme le temps, l'espace se définit par rapport au protagoniste Bernard. Ces espaces présentent cependant un point commun : ce sont des lieux fermés, les uns sont « retenus », l'autre est « boucl[é] » dans une pension, et Bernard « était resté à la maison », où « il étouffait ». L'« égoïsme familial » (Édouard, p. 116) est un carcan, source de repli et d'enfermement. Mais ce carcan, dans notrepassage, est divisé en deux, l'ici et l'ailleurs, structure binaire qui définit comme souvent une impasse, dont le personnage ici décide de sortir en choisissant la liberté.

L'imparfait par son aspect sécant (« on ne voit ni le début ni la fin du procès », D. Denis et A. Sancier-Chateau, Grammaire du français, livre de poche) sert à désigner les situations qui environnent la scène, les circonstancesproprement dites : par exemple : « son père et son frère aîné étaient retenus au Palais », « La famille respectait sa solitude », « la date était péremptoire ». À ces éléments périphériques s'oppose l'action de Bernard, désignée elle par l'aspect global du passé simple (« Le procès est perçu de l'extérieur », ibid.)

La situation est donc présentée dans toute sa complexité, mais à traversl'unique point de vue de Bernard, qui est, selon un mot familier à la science, le référentiel unique de cette scène romanesque. Espaces et temps se définissent par rapport au moment crucial de la décision qui le rend libre. Dans Les Faux-monnayeurs, plusieurs personnages occupent alternativement cette position centrale ; parfois aussi les perspectives se croisent comme des cercles qui s'interpénètrent.1.L'entrée en scène de Bernard

Bernard est donc au centre de ce dispositif initial. Son nom – moyen direct et traditionnel de faire apparaître un personnage – prend ici un poids particulier en raison de la découverte par Bernard de sa bâtardise, c'est pourquoi il est clairement énoncé (« Bernard Profitendieu était resté à la maison... », et le prénom est rappelé au troisième paragraphe («c'est bien de lui, Bernard, qu'il s'agissait »). Les autres personnages n'apparaissent que dans les limites de sa conscience ; le narrateur épouse ainsi son point de vue, il entre dans sa sphère de perception. Le contenu de la lettre n'est pas rapporté, et le nom même de son auteur, réduit à une initiale illisible, est inconnu ; ce choix narratif maintient la conscience de Bernard au premier...
tracking img