Gustave flaubert

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  • Publié le : 28 avril 2010
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A peu près dans ce temps-la, il arriva à Jules une chose lamentable ; il était sorti dans les champs, il se promenait, les feuilles roulaient devant ses pas, s'envolaient au vent, bruissaient sous ses pieds ; c'était le soir, tout était calme, son âme elle-même.

La fumée des herbes que l'on brûle à l'automne montait doucement dans un ciel gris, et l'horizon bordé de collines était plein depâles vapeurs blanches ; il marchait, et pas un autre bruit n'arrivait à ses oreilles.

Sa pensée seule lui parlait tandis que ses yeux couraient au hasard sur les sentiers qui serpentent, sur la rivière qui coule, sur les buissons du bord de la route, et sur les longs sillons paisibles d'où s'envolaient à son approche les corneilles au cri rauque et doux.

Combien de fois n'avait-il pas vucette même campagne, et sous tous ses aspects, dans toutes les saisons, éclatante de soleil, couverte de neige, les arbres en fleurs, les blés mûrs, le matin à la rosée, le soir quand on rentre les troupeaux, et presque aussi à tous les âges de sa vie, à toutes les phases de son coeur, gai, triste, joyeux ou désespéré ; d'abord enfant, au collège, quand il se promenait seul a l'écart des autres enrêvant, sur la lisière des bois ; puis, adolescent qui s'ouvre a la vie, humant le parfum des genêts, étendu sur la mousse comme sur un lit et tressaillant d'ivresse aux tièdes baisers de la brise qui lui passait sur la figure; ou bien avec Henry, marchant dans l'herbe mouillée, causant de tout, ne regardant rien ; ou encore seul et grave, quand il venait contempler la verdeur de la verdure et lasplendeur du jour, pour se pénétrer l'esprit du gazouillement du ruisseau sur les cailloux, du bruit des charmes, du bêlement des chèvres, de la figure des fleurs, des formes des nuages, des teintes décroissantes de la lumière, pour comprendre toute cette harmonie et en étudier les accords.

Tous ces arbres avaient reçu ses regards, soit sereins et purs, soit sombres et voilés de larmes ; il avaiterré dans tous ces chemins, radieux et dans la plénitude de sa force, ainsi que la poitrine serrée par le chagrin et l'ennui l'enveloppant dans la tourmente.

Or, il songeait à ces jours évanouis, plus divers entre eux que les visages de la foule quand on la regarde passer, en les comparant à la nature étalée devant ses yeux. Il s'étonnait de son immobilité sereine et il admirait dans son âmecette grandeur douce et pacifique. Les fleurs croissent dans les fentes des vieux murs ; plus la ruine est ancienne et plus elles la couvrent ; mais il n'en est point au milieu des ruines du coeur de l'homme, le printemps ne fleurit pas sur ses débris. Les champs de bataille reverdissent, les coquelicots et les roses poussent autour des tombeaux qui finissent par se cacher sous la terre et par s'y ensevelir a leur tour ; la pensée n'a pas ce privilège, elle contemple elle-même son éternité et s'en effraie, comme un roi lié sur son trône et qui ne pourrait fuir.

Etrange sensation du sol que l'on foule ! On dirait que chacun de nos pas d'autrefois y a laissé une ineffaçable trace, et qu'en revenant sur eux nous marchons sur des médailles où serait écrite l'histoire de ces tempsaccomplis, qui surgissent devant nous.

Effrayé de la fidélité de ses souvenirs, rendus plus vivaces encore par la présence de ces lieux où ils avaient été des faits et des sentiments, il se demandait si tous appartenaient au même homme, si une seule vie avait pu y suffire, et il cherchait à les rattacher a quelque autre existence perdue, tant son passé était loin de lui ! II se regardait lui-même avecétonnement en songeant à toutes ces idées différentes qui lui étaient venues devant ces mêmes bornes et ces mêmes broussailles, aux élans d'amour qu'il y avait eus, aux crispations de tristesse qu'il y avait éprouvées, et ne saisissant plus nettement les motifs qui les avaient amenés et les transitions qui les rattachaient les uns aux autres ; il ne découvrait en lui que misères inexplorées et...
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