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Michel Pastoureau - propos recueillis par Dominique Simonnet

1. Le bleu : la couleur qui ne fait pas de vagues - L'Express du 05/07/2004

A force de les avoir sous les yeux, on finit par ne plus les voir. En somme, on ne les prend pas au sérieux. Erreur! les couleurs sont tout sauf anodines. Elles véhiculent des sens cachés, des codes, des tabous, des préjugés auxquels nous obéissons sansle savoir et qui pèsent sur nos modes, notre environnement, notre vie quotidienne, nos comportements, notre langage et même notre imaginaire. Les couleurs ne sont ni immuables ni universelles. Elles ont une histoire, mouvementée, qui remonte à la nuit des temps. C'est cette étonnante aventure que nous allons conter, au fil de l'été, avec l'historien anthropologue Michel Pastoureau, spécialistemondial de cette question (lire absolument son passionnant Bleu, histoire d'une couleur, au Seuil, et Les Couleurs de notre temps, Bonneton). A chaque semaine, sa couleur. Et d'abord le bleu, la préférée des Occidentaux. Une chose, déjà, est sûre: avec un guide affable et érudit comme Michel Pastoureau, on verra le monde autrement!

Les historiens ont toujours dédaigné les couleurs, comme si ellesn'avaient pas d'histoire, comme si elles avaient toujours été là. Toute votre œuvre montre le contraire…
Lorsque, il y a vingt-cinq ans, j'ai commencé à travailler sur ce sujet, mes collègues ont été, c'est vrai, intrigués. Jusque-là, les historiens, y compris ceux de l'art, ne s'intéressaient pas vraiment aux couleurs. Pourquoi une telle lacune? Probablement parce qu'il n'est pas facile de lesétudier! D'abord, nous les voyons telles que le temps les a transformées et non dans leur état d'origine, avec des conditions d'éclairage très différentes: la lumière électrique ne rend pas par exemple les clairs-obscurs d'un tableau, que révélaient autrefois la bougie ou la lampe à huile. Ensuite, nos ancêtres avaient d'autres conceptions et d'autres visions des couleurs que les nôtres. Cen'est pas notre appareil sensoriel qui a changé, mais notre perception de la réalité, qui met en jeu nos connaissances, notre vocabulaire, notre imagination, et même nos sentiments, toutes choses qui ont évolué au fil du temps.

Il nous faut donc admettre cette évidence: les couleurs ont une histoire. Commençons donc cette semaine par la préférée des Occidentaux, le bleu.
Depuis que l'on disposed'enquêtes d'opinion, depuis 1890 environ, le bleu est en effet placé au premier rang partout en Occident, en France comme en Sicile, aux Etats-Unis comme en Nouvelle-Zélande, par les hommes comme par les femmes, quel que soit leur milieu social et professionnel. C'est toute la civilisation occidentale qui donne la primauté au bleu, ce qui est différent dans les autres cultures: les Japonais, parexemple, plébiscitent le rouge. Pourtant, cela n'a pas toujours été le cas. Longtemps, le bleu a été mal aimé. Il n'est présent ni dans les grottes paléolithiques ni au néolithique, lorsque apparaissent les premières techniques de teinture. Dans l'Antiquité, il n'est pas vraiment considéré comme une couleur; seuls le blanc, le rouge et le noir ont ce statut. A l'exception de l'Egypte pharaonique,où il est censé porter bonheur dans l'au-delà, d'où ces magnifiques objets bleu-vert, fabriqués selon une recette à base de cuivre qui s'est perdue par la suite, le bleu est même l'objet d'un véritable désintérêt.

Il est pourtant omniprésent dans la nature, et particulièrement en Méditerranée.
Oui, mais la couleur bleue est difficile à fabriquer et à maîtriser, et c'est sans doute la raisonpour laquelle elle n'a pas joué de rôle dans la vie sociale, religieuse ou symbolique de l'époque. A Rome, c'est la couleur des barbares, de l'étranger (les peuples du Nord, comme les Germains, aiment le bleu). De nombreux témoignages l'affirment: avoir les yeux bleus pour une femme, c'est un signe de mauvaise vie. Pour les hommes, une marque de ridicule. On retrouve cet état d'esprit dans le...
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