Histoire

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SEANCE 5 : L’ENFANT

Extraits du Livre premier de l’EMILE, OU DE L’EDUCATION, Jean-Jacques
ROUSSEAU, 1762.

Nous naissons faibles, nous avons besoin de force ; nous naissons dépourvus de tout, nous avons
besoin d'assistance ; nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous
n'avons pas à notre naissance et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné parl'éducation.

Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes ou des choses. Le développement interne de
nos facultés et de nos organes est l'éducation de la nature ; l'usage qu'on nous apprend à faire de ce
développement est l'éducation des hommes ; et l'acquis de notre propre expérience sur les objets qui
nous affectent est l'éducation des choses.

[...]

Un père, quandil engendre et nourrit des enfants, ne fait en cela que le tiers de sa tâche. Il doit des
hommes à son espèce, il doit à la société des hommes sociables ; il doit des citoyens à l’Etat. Tout
homme qui peut payer cette triple dette et ne le fait pas est coupable, et plus coupable peut-être
quand il la paye à demi. Celui qui ne peut remplir les devoirs de père n’a point le droit de ledevenir. Il n’y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain, qui le dispensent de nourrir ses enfants
et de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m’en croire. Je prédis à quiconque a des entrailles
et néglige de si saints devoirs, qu’il versera longtemps sur sa faute des larmes amères, et n’en sera
jamais consolé.

[...]

Le sort de l’homme est de souffrir dans tous les temps. Le soinmême de sa conservation est attaché
à la peine. Heureux de ne connaître dans son enfance que les maux physiques, maux bien moins
cruels, bien moins douloureux que les autres, et qui bien plus rarement qu’eux nous font renoncer à
la vie ! On ne se tue point pour les douleurs de la goutte ; il n’y a guère que celles de l’âme qui
produisent le désespoir. Nous plaignons le sort de l’enfance, etc’est le nôtre qu’il faudrait plaindre.
Nos plus grands maux nous viennent de nous. En naissant, un enfant crie ; sa première enfance se
passe à pleurer. Tantôt on l’agite, on le flatte pour l’apaiser ; tantôt on le menace, on le bat pour le
faire taire. Ou nous faisons ce qu’il lui plaît, ou nous en exigeons ce qu’il nous plaît ; ou nous nous
soumettons à ses fantaisies, ou nous lesoumettons aux nôtres : point de milieu, il faut qu’il donne
des ordres ou qu’il en reçoive. Ainsi ses premières idées sont celles d’empire et de servitude. Avant
de savoir parler il commande, avant de pouvoir agir il obéit ; et quelquefois on le châtie avant qu’il
puisse connaître ses fautes, ou plutôt en commettre. C’est ainsi qu’on verse de bonne heure dans son
jeune coeur les passions qu’onimpute ensuite à la nature, et qu’après avoir pris peine à le rendre
méchant, on se plaint de le trouver tel.

Un enfant passe six ou sept ans de cette manière entre les mains des femmes, victimes de leur
caprice et du sien ; et après lui avoir fait apprendre ceci et cela, c’est-à-dire après avoir chargé sa
mémoire ou de mots qu’il ne peut entendre, ou de choses qui ne lui sont bonnes àrien ; après avoir
étouffé le naturel par les passions qu’on a fait naître, on remet cet être factice entre les mains d’un
précepteur, lequel achève de développer les germes artificiels qu’il trouve déjà tout formés, et lui
apprend tout, hors à se connaître, hors à tirer parti de lui-même, hors à savoir vivre et se rendre
heureux. Enfin, quand cet enfant, esclave et tyran, plein de scienceet dépourvu de sens, également
débile de corps et d’âme, est jeté dans le monde en y montrant son ineptie, son orgueil et tous ses
vices, il fait déplorer la misère et la perversité humaines. On se trompe ; c’est là l’homme de nos
fantaisies : celui de la nature est fait autrement.

Voulez-vous donc qu’il garde sa forme originelle, conservez-la dès l’instant qu’il vient au monde....
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