Honore de balzac

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  • Publié le : 1 mai 2011
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Quand elle eut dépassé la rue des Morts, elle crut distinguer le pas lourd et ferme d'un homme qui marchait derrière elle. Elle s'imagina qu'elle n'entendait pas ce bruit pour la première fois ; elle s'effraya d'avoir été suivie, et tenta d'aller plus vite afin d'atteindre une boutique assez bien illuminée, espérant pouvoir vérifier à la lumière, les soupçons dont elle était saisie. Aussitôtqu'elle se trouva dans le rayon de lueur horizontale qui partait de cette boutique elle retourna brusquement la tête, et entrevit une forme humaine dans le brouillard. Cette indistincte vision lui suffit : elle chancela un moment sous le poids de la terreur dont elle fut accablée ; car elle ne douta plus alors qu'elle n'eût été escortée par l'inconnu depuis le premier pas qu'elle avait fait hors dechez elle. Le désir d'échapper à un espion lui prêta des forces. Incapable de raisonner, elle doubla le pas, comme si elle pouvait se soustraire à un homme nécessairement plus agile qu'elle. Après avoir couru pendant quelques minutes, elle parvint à la boutique d'un pâtissier, y entra, et tomba, plutôt qu'elle ne s'assit, sur une chaise placée devant le comptoir. Au moment où elle fit crier leloquet de la porte, une jeune femme occupée à broder leva les yeux, reconnut, à travers les carreaux du vitrage, la mante de forme antique et de soie violette dans laquelle la vieille dame était enveloppée, et s'empressa d'ouvrir un tiroir comme pour y prendre une chose qu'elle devait lui remettre. Non-seulement le geste et la physionomie de la jeune femme exprimèrent le désir de se débarrasserpromptement de l'inconnue, comme si c'eût été une de ces personnes qu'on ne voit pas avec plaisir, mais encore elle laissa échapper une expression d'impatience en trouvant le tiroir vide ; puis, sans regarder la dame, elle sortit précipitamment du comptoir, alla vers l'arrière-boutique, et appela son mari, qui parut tout à coup.
«Où as-tu donc mis ?...» lui demanda-t-elle d'un air de mystère en luidésignant la vieille dame par un coup d'oeil et sans achever sa phrase.
Quoique le pâtissier ne pût voir que l'immense bonnet de soie noire, environné de noeuds en ruban violet qui servait de coiffure à l'inconnue, il disparut après avoir jeté à sa femme un regard qui semblait dire : «Crois-tu que je vais laisser cela dans ton comptoir ?...»
Étonnée du silence et de l'immobilité de la vieille dame,la marchande revint auprès d'elle ; et, en la voyant, elle se sentit saisie d'un mouvement de compassion ou peut-être aussi de curiosité. Quoique le teint de cette femme fût naturellement livide comme celui d'une personne vouée à des austérités secrètes, il était facile de reconnaître qu'une émotion récente y répandait une pâleur extraordinaire. Sa coiffure était disposée de manière à cacher sescheveux, sans doute blanchis par l'âge ; car la propreté du collet de sa robe annonçait qu'elle ne portait pas de poudre. Ce manque d'ornement faisait contracter à sa figure une sorte de sévérité religieuse. Ses traits étaient graves et fiers. Autrefois les manières et les habitudes des gens de qualité étaient si différentes de celles des gens appartenant aux autres classes, qu'on devinaitfacilement une personne noble. Aussi la jeune femme était-elle persuadée que l'inconnue était une ci-devant, et qu'elle avait appartenu à la cour.
«Madame ?...» lui dit-elle involontairement et avec respect en oubliant que ce titre était proscrit.
La vieille dame ne répondit pas. Elle tenait ses yeux fixés sur le vitrage de la boutique, comme si un objet effrayant y eût été dessiné.
«Qu'as-tu citoyenne?» demanda le maître de logis, qui reparut aussitôt.
Il tira la dame de sa rêverie en lui tendant une petite boîte de carton couverte en papier bleu.
«Rien, rien, mes amis !» répondit-elle d'une voix douce.
Elle leva les yeux sur le pâtissier comme pour lui jeter un regard de remerciement ; mais en lui voyant un bonnet rouge sur la tête, elle laissa échapper un cri.
«Ah !.. vous m'avez...
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