Humain/inhumain

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  • Publié le : 11 janvier 2011
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INTRODUCTION

La guerre, qui n’a jamais eu d’attrait que pour une minorité d’hommes, apparaît pourtant comme l’une des constantes de l’Histoire. Gaston Bouthoul a recensé 8 000 traités de paix1, cela signifie au moins autant de guerres. Le plus spectaculaire des phénomènes sociaux a enfanté l’histoire au point que bien souvent celle-ci a paru se confondre avec le récit des conflits armés :l’Histoire d’Hérodote est en bonne partie consacrée aux guerres médiques, l’histoire de Thucydide est le récit de la guerre du Péloponnèse, celle de Polybe celui des guerres puniques. Pendant longtemps, l’histoire de France fut d’abord celle des guerres où celle-ci se trouvait impliquée : il faudra attendre le XXe siècle pour voir apparaître une école d’historiens défendant la thèse selon laquellel’histoire est moins une suite de batailles qu’un ensemble de faits de civilisation. La guerre est inhumaine, mais comme tout ce qui est inhumain, elle est une spécificité humaine. Les animaux chassent et tuent pour se nourrir ; il ne font pas, ils ne se font pas la guerre2. La guerre excède de beaucoup le champ et le temps des batailles. Les sociétés et les États, sauf rarissimes exceptions, vivent dansla possibilité permanente de la guerre. L’homme est un « être-pour-la-guerre ». Même quand il ne la fait pas, même quand il ne la subit pas, la guerre l’entoure comme un destin toujours possible. L’expression récente d’entre-deux-guerres trahit cette normalité de la guerre : on ne dit pas l’entre-deuxpaix pour la désigner. Mais la normalité de la guerre n’élimine

1. Tel est le titre de l’un deses ouvrages. 2. Les seuls animaux qui semblent connaître la guerre à la façon des hommes sont les insectes sociaux, les termites et surtout les fourmis (voir infra p. 26-26).

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La guerre

pas son caractère monstrueux : la guerre témoigne pour la normalité du monstrueux chez l’être humain. Si la guerre n’a pas été étudiée pour elle-même par les Grecs, elle fait avec Héraclite une entréefracassante sur la scène de la pensée philosophique. Le célèbre fragment B LIII n’est presque jamais cité en entier : la guerre (polémos1) est la mère et la reine de toutes choses, c’est elle qui fait les dieux et les hommes, les maîtres et les esclaves. Principe de division universel donc, puisqu’il sépare les mortels et les immortels2, et parmi ceux-là, les hommes libres et les esclaves. Mais lecosmos héraclitéen n’est pas seulement gouverné par ce principe de division3 : de même que chez Empédocle la Haine qui sépare est flanquée de l’Amitié qui réunit, Héraclite voyait dans le nom de l’arc (bios en grec, qui signifie « vie » aussi) le signe de cette union des contraires qui est au cœur de sa pensée : l’instrument qui porte la mort s’appelle vie également4. La guerre s’introduit doncdans le champ de la pensée occidentale comme l’élément central d’une ontologie. C’est chez les historiens (cités plus haut) qu’une théorie implicite de la guerre comme phénomène anthropologique apparaît. Les philosophes en parlent mais de manière rapide : il faudra attendre longtemps pour voir s’élaborer une véritable théorie de la guerre. À partir de saint Augustin et ce jusqu’aux jusnaturalistes5du XVIIe siècle, domine la problématique de la guerre juste. Il s’agira alors de concilier le réalisme de la raison (qui peut difficilement éviter l’idée de la nécessité de la guerre) avec une morale religieuse qui, du moins à sa naissance, prêchait une nonviolence radicale.

1. On traduit parfois par « conflit » le terme de polémos pour garder les mots de « père » et de « roi » utilisés parailleurs par Héraclite, celui de polémos étant masculin en grec. 2. C’est ainsi que les Grecs appelaient et séparaient les hommes et les dieux. 3. « Toutes choses sont engendrées par la discorde » affirme le fragment B VIII (Les Présocratiques, édition Jean-Paul Dumont, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1988, p. 147). 4. Fragment B XLVIII. 5. On appelle ainsi les philosophes du droit...