Hypertrophie

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  • Publié le : 21 mars 2011
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L’hypertrophie de l’œil
Pour une anthropologie du « passant singulier qui s’aventure à découvert »1

Référence de l’article : BREVIGLIERI, M. & STAVO-DEBAUGE, J., 2007, « L’hypertrophie de l’œil. Pour une anthropologie du « passant singulier qui s’aventure à découvert » », in Cefaï, D. & Saturno, C. (dir.), Itinéraires d’un pragmatiste. Autour d’Isaac Joseph. Paris, Economica, 79-98.

«Hypertrophie de l’œil chez Simmel aussi » 2

Lorsque Simmel entend fonder une analyse des faits provenant des modes d’apperception mutuelle et des « influences réciproques qui en dérivent dans leur signification de la vie collective », il suggère que la prédominance de tel ou tel sens donne une connotation notoire au type de rapport entre les individus3. De son point de vue, l’œil accomplit uneaction sociologique remarquable et incomparable dans la mesure où l’échange de regards représente un rapport immédiat de parfaite réciprocité. Dans chaque échange de regard, naît et s’ouvre une véritable relation : non seulement l’oeil est un organe expressif, il prend toujours une expression, mais il se présente aussi comme un organe de savoir. Au « premier coup d’œil » dirigé vers l’autre, uneconnaissance étonnante sur l’individualité entière de la personne semble affleurer. Une connaissance qui semble ne pas correspondre à la reconnaissance de quelques traits particuliers et distinctifs, mais plutôt à la compréhension immédiate et pénétrante relative « à qui nous avons affaire ». Il y va d’un savoir qui, pour Simmel, fonderait alors la « base évidente » de la relation4. En ce sens, Simmel,le premier dans la tradition sociologique, témoigne de la « valeur sociologique de l’œil »5.
« (…) tout l’art de vivre se réduit pour l’essentiel à effleurer la surface des choses et à observer scrupuleusement les styles et les manières » 6

L’indéfectible fidélité dont témoigne l’œuvre d’Isaac Joseph à Georg Simmel se distingue notamment dans la manière dont il applique, approfondit etrenouvelle l’Essai sur la sociologie des sens où ce dernier mettait en lumière la prévalence de l’œil dans la consistance, furtive et féconde, « de la vie sociale telle que l’expérience la donne »7. Mais l’héritage simmelien se livre déjà au travers une investigation puissante sur l’espace public urbain, à la
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I. Joseph, « L’espace public comme lieu de l’action », in La ville sans qualités,L’Aube, 1998, p. 41. I. Joseph, Le passant considérable. Essai sur la dispersion de l’espace public, Librairie des Méridiens, 1984. 3 G. Simmel, Sociologie et épistémologie, PUF, 1991, p. 225. 4 Ibidem. 5 Ib. Parmi un ensemble de travaux sociologiques qui touchent à cet objet d’étude (dont l’incontournable ouvrage de R. Sennett sur l’œil dans la ville et le rapport entre le social et le visuel – R.Sennett, La conscience de l’œil. Urbanisme et société, Les Éditions de la Passion, Paris, 2000), nous n’évoquerons ici que ceux qui sont apparentés à l’œuvre d’Isaac Joseph. Nous soulignons au passage l’existence d’un recueil de textes familiers à l’auteur et publiés dans : J.-P. Thibaud, Regards en action. Ethnométhodologie des espaces publics, À la croisée, 2002. 6 R.-E. Park, « La ville.Propositions de recherche sur le comportement humain en milieu urbain », in Y. Grafmeyer & I. Joseph (eds.), L’École de Chicago. Naissance de l’écologie urbaine, Aubier, 1990, p. 125 7 Simmel, op. cit., p. 224.

fois espace de fluidité des co-présences et espace d’accessibilité relative. C’est que, pour Isaac Joseph, Simmel a justement qualifié les sociétés urbaines à partir de l’idée que « la villeprovoque une « intensification de la vie nerveuse » »8. Il importe alors au plus haut point qu’ « on trouve, dans la Sociologie des Sens, une analyse des formes de sensibilité concrètes mobilisées par l’expérience urbaine »9. Or la vue est par excellence le sens approprié à la grande ville : elle sonde les conditions écologiques d’existence, s’affirme comme l’équipement principal du passant,...
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