Jean paul sartre

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  • Publié le : 24 novembre 2010
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EXPLICATION DE « L'ÉTRANGER » A peine sorti des presses, L'Étranger de M. Camus a connu la plus grande faveur. On se répétait que c'était « le meilleur livre depuis l'armistice », Au milieu de la production littéraire du temps, ce roman était lui-même un étranger. Il nous venait de l'autre côté de la ligne, de l'autre côté de la mer; il nous parlait du soleil, en cet aigre printemps sans charbon,non comme d'une merveille exotique mais avec la familiarité lassée de ceux qui en ont trop joui; il ne se préoccupait pas d'ensevelir une fois encore et de ses propres mains l'ancien régime ni de nous pénétrer du sentiment de notre indignité; on se rappelait en le lisant qu'il y avait eu, autrefois, des œuvres qui prétendaient valoir par elles-mêmes et ne rien prouver. Mais, en contrepartie decette gratuité, le roman demeurait assez ambigu: comment fallait-il comprendre ce personnage, qui, au lendemain de la mort de sa mère, « prenait des bains, commençait une liaison irrégulière et allait rire devant un film comique », qui tuait un Arabe « à cause du soleil » et qui, la veille de son exécution capitale, affirmant qu'il « avait été heureux et qu'il l'était encore », souhaitait beaucoupde spectateurs autour de l'échafaud pour « l'accueillir avec des cris de haine »? Les uns disaient : « c'est un niais, un pauvre type »; mieux inspirés: « c'est un innocent ». Encore fallait-il comprendre le sens de cette innocence. M. Camus, dans Le Mythe de Sisyphe paru quelques mois plus tard, nous a donné le commentaire exact de son œuvre: son héros n'était ni bon ni méchant, ni moral niimmoral. Ces catégories ne lui conviennent pas : il fait partie d'une espèce très singulière à laquelle l'auteur réserve le nom d'absurde. Mais ce mot prend, sous la plume de M. Camus, deux significations très différentes: l'absurde est à la fois un état de fait et la conscience lucide que certaines personnes prennent de cet état. Est « absurde » l'homme qui, d'une absurdité fondamentale, tire sansdéfaillance les conclusions qui s'imposent. Il y a là le même déplacement de sens que lorsqu'on nomme « swing » une jeunesse qui danse le swing. Qu'estce donc que l'absurde comme état de fait, comme donnée originelle? Rien de moins que le rapport de l'homme au monde. L'absurdité première manifeste avant tout un divorce : le divorce entre les aspirations de l'homme vers l'unité et le dualismeinsurmontable de l'esprit et de la nature, entre l'élan de l'homme vers l'éternel et le caractère fini de son existence, entre le « souci » qui est son essence même et la vanité de ses efforts. La mort, le pluralisme irréductible des vérités et des êtres, l'inintelligibilité du réel, le hasard, voilà les pôles de l'absurde. A vrai dire, ce ne sont pas là des thèmes bien neufs et M. Camus ne les présente pascomme tels. Ils furent dénombrés, dès le XVIIe siècle, par une certaine espèce de raison sèche, courte et contemplative qui est proprement française : ils servirent de lieux communs au pessimisme classique. N'est-ce pas Pascal qui insiste sur « le malheur naturel de notre condition faible et mortelle et si misérable que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près »? N'est-ce paslui qui marque sa place à la raison? n'approuverait-il pas sans réserve cette phrase de M. Camus: « Le monde n'est ni (tout à fait) rationnel ni à ce point irrationnel »? Ne nous montre-t-il pas que la « coutume » et le « divertissement » masquent à l'homme « son néant, son abandon, son insuffisance, son impuissance, son vide »? Par le style glacé du Mythe de Sisyphe, par le sujet de ses essais, M.Camus se place dans la grande tradition de ces Moralistes français qu'Andler appelle avec raison les précurseurs de Nietzsche; quant aux doutes qu'il élève sur la portée de notre raison, ils sont dans la tradition plus récente de l'épistémologie française. Que l'on songe au nominalisme scientifique, à Poincaré, à Duhem, à Meyerson, on comprendra mieux le reproche que notre auteur adresse à la...
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