Karl jaspers

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  • Publié le : 15 décembre 2011
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On n'est d'accord ni sur ce qu'est la philosophie, ni sur ce qu'elle vaut. On attend d'elle des révélations extraordinaires, ou bien, la considérant comme une réflexion sans objet, on la laisse de côté avec indifférence. On vénère en elle l'effort lourd de signification accompli par des hommes exceptionnels, ou bien on la méprise, n'y voyant que l'introspection obstinée et superflue de quelquesrêveurs. On estime qu'elle concerne chacun et doit être simple et facile à comprendre, ou bien on la croit si difficile que l'étudier apparaît comme une entreprise désespérée. Et en fait, le domaine compris sous ce nom de «philosophie» est assez vaste pour expliquer des estimations aussi contradictoires.
Pour quiconque croit à la science, le pire est que la philosophie ne fournit pas de résultatsapodictiques, un savoir qu'on puisse posséder. Les sciences ont conquis des connaissances certaines, qui s'imposent à tous; la philosophie, elle, malgré l'effort des millénaires, n'y a pas réussi. On ne saurait le contester : en philosophie il n'y a pas d'unanimité établissant un savoir définitif. Dès qu'une connaissance s'impose à chacun pour des raisons apodictiques, elle devient aussitôtscientifique, elle cesse d'être philosophie et appartient à un domaine particulier du connaissable.
À l'opposé des sciences, la pensée philosophique ne paraît pas non plus progresser. Nous en savons plus, certes, qu'Hippocrate, mais nous ne pouvons guère prétendre avoir dépassé Platon. C'est seulement son bagage scientifique qui est inférieur au nôtre. Pour ce qui est chez lui à proprement parlerrecherche philosophique, à peine l'avons-nous peut-être rattrapé.
Que, contrairement aux sciences, la philosophie sous toutes ses formes doive se passer du consensus unanime, voilà qui doit résider dans sa nature même. Ce que l'on cherche à conquérir en elle, ce n'est pas une certitude scientifique, la même pour tout entendement; il s'agit d'un examen critique au succès duquel l'homme participe de toutson être. Les connaissances scientifiques concernent des objets particuliers et ne sont nullement nécessaires à chacun. En philosophie, il y va de la totalité de l'être, qui importe à l'homme comme tel; il y va d'une vérité qui, là où elle brille, atteint l'homme plus profondément que n'importe quel savoir scientifique.
L'élaboration d'une philosophie reste cependant liée aux sciences; elleprésuppose tout le progrès scientifique contemporain. Mais le sens de la philosophie a une autre origine : il surgit avant toute science, là où des hommes s'éveillent.

Cette philosophie sans science présente quelques caractères remarquables :

1° Dans le domaine philosophique, presque chacun s'estime compétent. En science, on reconnaît que l'étude, l'entraînement, la méthode sont des conditionsnécessaires à la compréhension; en philosophie, au contraire, on a la prétention de s'y connaître et de pouvoir participer au débat, sans autre préparation. On appartient à la condition humaine, on a son destin propre, une expérience à soi, cela suffit, pense-t-on.
Il faut reconnaître le bien-fondé de cette exigence selon laquelle la philosophie doit être accessible à chacun. Ses voies les pluscompliquées, celles que suivent les philosophes professionnels, n'ont de sens en effet que si elles finissent par rejoindre la condition d'homme; et celle-ci se détermine d'après la manière dont on s'assure de l'être et de soi-même en lui.

2° La réflexion philosophique doit en tout temps jaillir de la source originelle du moi et tout homme doit s'y livrer lui-même.
Un signe admirable du fait quel'être humain trouve en soi la source de la réflexion philosophique, ce sont LES QUESTIONS DES ENFANTS. On entend souvent, de leur bouche, des paroles dont le sens plonge directement dans les profondeurs philosophiques. En voici quelques exemples :
L'un dit avec étonnement : « J'essaie toujours de penser que je suis un autre, et je suis quand même toujours moi. » Il touche ainsi à ce qui...
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