Khatibi

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  • Publié le : 9 avril 2011
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Eugène Delacroix, Fantasia arabe devant les portes de Meknès. D.R.

Mémoire des langues
En deçà du temps colonial, les langues n’ont pas cessé de s’entremêler, d’une rive à l’autre de la Méditerranée. Une incursion dans la “fantasia” de la mémoire.
PAR JOCELYNE DAKHLIA

Le phénomène de l’acculturation ressortirait par principe au fait colonial et nous avons coutume de décrire la sociétécolonisée sous le vocable de la déroute identitaire et du désarroi culturel. Soit par la contrainte, soit par des formes de persuasion plus insidieuses, le sujet colonisé se serait vu imposer une culture, une manière d’être, une pensée, et une langue originellement étrangères. Tantôt ce phénomène s’assimile à la perte pure et simple, à la dépossession, tantôt il porte en lui une forme de rédemption :le florissement au Maghreb d’une littérature dite “d’expression française”, par exemple, serait l’expression de ce rapport douloureux, mais par là même fécond, à la matrie coloniale. Ainsi la société sous tutelle coloniale constituerait-elle par excellence une forme de creuset, propice aux métissages, jusqu’à se voir transfigurée, idéalisée quelquefois, sous les espèces du cosmopolitisme.L’Alexandrie de l’entre-deux-guerres en est une expression achevée, mais l’on pourrait encore évoquer sur le même mode Tanger ou encore Tunis.

40 La pensée de midi

Cette idée du temps colonial comme temps fort du métissage est donc profondément et légitimement enracinée. Et pourtant, le processus inverse pourrait aussi être démontré : la colonisation produit aussi un refus du métissage, uneséparation des sociétés en contact, et une polarisation des identités dominées et dominantes, un recentrement de soi contre l’autre. Dans la gamme des multiples réajustements identitaires et culturels qu’induit le rapport colonial, ces phénomènes de remembrement et de rejet de la fusion sont moins apparents aujourd’hui que les processus inverses, au point que l’on pourrait mettre en évidence, au bout ducompte, une forme d’occultation du mélange, une amnésie collective frappant toutes les formes d’indistinction culturelles ou identitaires préalables à la colonisation. Le cas de la langue et de la littérature est à cet égard exemplaire. Le Maghreb contemporain est immuablement défini par un modèle duel d’écriture, de locution et de pensée, qui est le “bi-linguisme” – la “bi-langue”, écrit AbdelkébirKhatibi1. Tantôt cette dualité réfère à la diglossie interne à l’arabe, tantôt elle évoque la rivalité de l’arabe et du français, tantôt, et de plus en plus fréquemment, elle met au jour la vitalité persistante des langues berbères dans des sociétés où la langue arabe est politiquement prédominante. C’est pour l’essentiel la seconde modalité de la “bi-langue” qui fait sens au sein d’une mémoirede la colonisation : l’arabe contre le français, le mélange en un même locuteur de deux langues, la conquête et la maîtrise ambivalente de la langue dominante. Or, il est illusoire d’imaginer que le Maghreb a découvert la langue française et a fortiori l’espagnol ou l’italien avec la colonisation. La présence dans l’ouest de l’Algérie, par exemple, d’une importante population d’immigrés espagnols aassurément marqué d’une forte empreinte la langue ou les langues qui se parlaient dans la région, de la même façon que la Tunisie s’imprégnait des dialectes italiens. La langue des Français d’Afrique du Nord en porte toujours la trace au même titre que la langue arabe parlée dans ces régions. Néanmoins, ce phénomène de métissage linguistique n’est pas réductible à la période coloniale : il luiest bien antérieur et ce n’est que par une forme de fiction que l’on peut concevoir le rapport colonial comme le point de départ de ces contacts de langues. Historiquement, le Maghreb est en effet la terre d’élection de la langue franque méditerranéenne, soit d’une langue composite, à base d’espagnol et d’italien, mêlant divers autres apports des langues romanes avec quelques plus rares...
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