La douce

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  • Publié le : 12 novembre 2011
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III

Je n’ai pas dormi. Comment aurais-je pu dormir ? le sang battait dans mes tempes avec furie. Je veux me replonger dans ces fanges. Quelle boue !..... De quelle boue aussi je l’ai tirée.... Elle aurait dû le sentir, juger mon acte à sa juste valeur !.....Plusieurs considérations m’ont amené à ce mariage : je songeais par exemple que j’avais quarante et un an et qu’elle en avait seize. Lesentiment de cette inégalité me charmait. C’était doux, très doux.

J’aurais voulu, toutefois, faire un mariage à l’anglaise, devant deux témoins seulement, dont Loukerïa, et monter ensuite en wagon, pour aller à Moscou peut-être, où j’avais justement affaire, et où je serais resté deux semaines. Elle s’y est opposée, elle ne l’a pas voulu et j’ai été obligé d’aller saluer ses tantes comme lesparents qui me la donnaient. J’ai même fait à chacune de ces espèces un présent de cent roubles et j’en ai promis d’autres, sans lui en parler, afin de ne pas l’humilier par la bassesse de ces détails. Les tantes se sont faites tout sucre. On a discuté la dot : elle n’avait rien, presque littéralement rien, et elle ne voulut rien emporter. J’ai réussi à lui faire comprendre qu’il était impossiblequ’il n’y eût aucune dot, et cette dot, c’est moi qui l’ai constituée, car qui l’aurait pu faire ? mais il ne s’agit pas de moi.....Je suis arrivé à lui faire accepter plusieurs de mes idées, afin qu’elle fût au courant, au moins. Je me suis même trop hâté, je crois. L’important est que, dès le début, malgré sa réserve, elle s’empressait autour de moi avec affection, venait chaque fois tendrement à marencontre et me racontait, toute transportée, en bredouillant (avec le délicieux balbutiement de l’innocence), son enfance, sa jeunesse, la maison paternelle, des anecdotes sur son père et sa mère. Je jetais de l’eau froide sur toute cette ivresse. C’était mon idée. Je répondais à ses transports par un silence, bienveillant, certes.....mais elle sentit vite la distance qui nous séparait etl’énigme qui était en moi. Et moi je faisais tout pour lui faire croire que j’étais une énigme ! c’est pour me poser en énigme que j’ai commis toutes ces sottises ! d’abord la sévérité : c’est avec mon air sévère que je l’ai amenée dans ma maison. Pendant le trajet, dans mon contentement, j’ai établi tout un système. Et ce système m’est venu tout seul à la pensée. Et je ne pouvais pas faire autrement, cettemanière d’agir m’était imposée par une force irrésistible. Pourquoi me calomnierais-je, après tout ? C’était un système rationnel. Non, écoutez, si vous voulez juger un homme, faites-le en connaissance de cause.....Écoutez ;

Comment faut-il commencer ? car c’est très difficile. Entreprendre de se justifier, là naît la difficulté. Voyez-vous, la jeunesse méprise l’argent, par exemple, je prônail’argent, je préconisai l’argent ; je le préconisai tant, tant, qu’elle finit par se taire. Elle ouvrait les yeux grand, écoutait, regardait et se taisait. La jeunesse est généreuse, n’est-ce pas ? du moins la bonne jeunesse est généreuse, et emportée, et sans grande tolérance ; si quelque chose ne lui va pas, aussitôt elle méprise. Moi, je voulais de la grandeur, je voulais qu’on inoculât aucœur même de la grandeur, qu’on l’inoculât aux mouvements même du cœur, n’est-ce pas ? je choisis un exemple banal : Comment pouvais-je concilier le prêt sur gages avec un semblable caractère ? Il va sans dire que je n’ai pas procédé par allusion directe, sans quoi j’aurais eu l’air de vouloir me justifier de mon usure. J’opérais par l’orgueil. Je laissais presque parler mon silence. Et je sais faireparler mon silence ; toute ma vie, je l’ai fait. J’ai vécu des drames dans mon silence. Ah, comme j’ai été malheureux. Tout le monde m’a jeté par dessus bord, jeté et oublié, et personne, personne ne s’en est douté ! Et voilà que tout-à-coup les seize ans de cette jeune femme surent recueillir, de la bouche de lâches, des détails sur moi, et elle s’imagina qu’elle connaissait tout. Et le...
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