La gazelle du sultan

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  • Publié le : 23 août 2010
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[…] Le sultan Yaya2 possédait une gazelle merveilleusement apprivoisée ; ses yeux profonds semblaient exprimer des pensées humaines et on s’attendait à chaque instant au miracle de la parole.
C’était cependant une gazelle très commune, née dans la solitude des hauts plateaux du Yémen. Un pâtre l’avait trouvée toute petite auprès de sa mère blessée et il l’avait donnée à une chèvre à la placedu chevreau qu’on avait fait rôtir. Elle s’ébattait maintenant dans les jardins du sultan, se mirait avec grâce dans l’eau tranquille des bassins. À l’appel de son maître elle accourait en bonds harmonieux portée semblait-il par d’invisibles ailes.
Yaya l’avait toujours auprès de lui, couchée à ses pieds, quand il rendait la justice, et bien des fois il fut plus clément pour la détresse humainequand le regard limpide et doux de ces grands yeux se levait sur lui.
Elle mangeait dans sa main et venait l’éveiller s’il tardait trop, lorsque résonnait l’appel de la prière. Elle le suivait en tous lieux, et prenait part à sa vie comme si réellement elle avait appartenu au monde des hommes.
En cela elle ne différait pas des autres gazelles, ses sœurs, car toutes se font aimer par la mêmegrâce délicate. L’énigme de leurs yeux profonds trouble un peu l’homme inquiet devant le mystère, aussi imagine-t-il tout ce qui plaît à son cœur et met-il en ses pauvres bêtes si simples une âme pareille à la sienne.
Un soir, assez tard dans la nuit, Osman3, en quittant le sultan, aperçut la gazelle au milieu du parc, broutant au clair de lune. Le lieu était désert. Une idée inattendue, brusque etprécise comme la lueur d’un éclair quand elle fait surgir de la nuit les plaines et les montagnes, lui traversa l’esprit ; cette bête, vraiment, tenait-elle au cœur de son ami autant que lui-même ?

La parole de son père lui revint en mémoire : "Ne sois jamais le familier d’un sultan, car son amitié est vaine..."
II caressait doucement la gazelle, tandis que ces pensées mélancoliques montaient dufond de son cœur... Brusquement, cédant à une impulsion, d’un geste peut-être involontaire, il la saisit, l’enveloppa dans son manteau et s’enfuit.
Il sortit des jardins sans être vu. Arrivé chez lui il enferma la bête dans une chambre retirée de sa maison où personne ne pouvait soupçonner sa présence. Cela fait, il alla se coucher et médita jusqu’au matin.
Ce jour-là était jour de marché ; ilfit acheter pour six piastres (3 francs) une jeune gazelle toute semblable à celle qu’il avait emportée la nuit dernière.
Il la fit dépecer par ses serviteurs et donna l’ordre d’en préparer la viande pour le repas du midi.
— Je vais te confier un grand secret, dit-il à sa femme, un secret que tu dois garder jusque dans la tombe si tu tiens à mon honneur et à ma vie. Puis-je me fier à toi ?
— Ômon ami, si les femmes dit-on, sont bavardes, elles savent dire uniquement ce qu’elles veulent et ton secret sera enseveli en moi comme le plus précieux trésor de l’avare.
— Eh bien, écoute, ô Haléma. Hier, sans le vouloir, j’ai blessé la gazelle du sultan, mon maître. Pour éviter son courroux, je l’ai achevée et ce matin nous la mangerons..."
Le soleil n’était pas encore au milieu de sa courseque déjà les hérauts4 parcouraient la ville promettant une fortune à qui retrouverait la gazelle du sultan.
Des amis vinrent voir la femme d’Osman et parlèrent de la passionnante affaire. Les suppositions les plus extravagantes couraient de bouche en bouche, tous prétendaient savoir. Haléma les écoutait avec un sourire intérieur car elle seule savait la vérité. Quel orgueil de détenir le motd’une si prodigieuse énigme ! mais quelle amertume de passer pour une ignorante !...
— Vous qui vivez si retirée, lui disait-on, vous ne pouvez pas savoir... etc.
— Non, ma chère, taisez-vous, lui répondait-on, quand elle voulait parler, je suis bien informée, croyez-moi, etc."
C’était intolérable, au-dessus de ses forces de faible femme... elle n’y résista pas tant la joie, la volupté...
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