La guerre est-elle un objet philosophique ?

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  • Publié le : 29 novembre 2010
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Un déni récurrent oblitère la pensée contemporaine de la guerre. L’équilibre de la terreur résultant de la stratégie de dissuasion nucléaire semble bannir la guerre de nos perspectives politiques. Depuis 1945, nous serions en paix, n’étant confronté militairement qu’à des situations " de crise ", " d’instabilité ", de " conflits " et de tensions. La guerre est absente de notre horizon politique :l’opération multinationale " tempête dans le désert " n’est qu’une opération de police menée sous l’autorité des Nations-Unies, l’intervention de l’OTAN en Yougoslavie et Kosovo se réduit à une sanction, sous forme de " frappes chirurgicales ", de bombardements mesurés et sélectifs... aucune de ces deux interventions militaires majeures, quant à leur ampleur et leur portée symbolique, n’a étéqualifiée de " guerre " par les autorités alliées, bien que les analystes les plus critiques voient dans ces interventions les manifestations d’un impérialisme débridé. Les guerres qui apparaissent dès la fin de la guerre froide sont de nature sécessionniste et résultent des ressentiments nationalistes exacerbés par plusieurs décennies de régime totalitaire. La chute de l’Union Soviétique aparadoxalement, en rompant l’équilibre des forces géopolitiques en Europe, ramené la guerre à notre réalité alors que nous aurions pu nous attendre, avec la fin de la guerre froide et l’intégration de l’ancien bloc communiste dans l’économie de marché, à une pacification générale de l’Occident. Que nous le voulions ou non, la guerre doit être repensée. Mais comment intégrer cette réalité sociale etpolitique, réalité tragique s’imposant avec toute la brutalité du fait accompli, dans une réflexion philosophique ?

Au vu des discours sur la guerre, on peut mesurer les difficultés rencontrées. Il semble impossible de penser philosophiquement, c’est-à-dire d’un lieu propre qui ne soit ni de l’éthique, ni de la sociologie, ni du politique, une réalité qui pourtant conditionne notre avenir et notreprésent. La question centrale pourrait être " qu’est-ce une guerre ? ", sachant que le concept ne se résume pas dans le déchaînement de la violence armée, ni même dans la nature conflictuelle des relations internationales... Dès l’aube de la pensée, la guerre fut évoquée comme un état permanent, un état de nature du cosmos. Héraclite affirmait que " le combat est de tous les êtres le père, de tous lesêtres le roi " et " qu’il faut savoir que la guerre est commune, la justice une lutte et que tout devient dans la lutte et la nécessité " (note 1). Ce constat tragique, dans l’ordre du social et de l’histoire, devient chez Héraclite l’objet d’une réflexion métaphysique : la guerre est constitutive de l’univers, du devenir, dans la mesure où tout chose n’est que par opposition au non-être. Ainsiémerge la pensée dialectique qui trouvera son accomplissement théorique chez Hegel et son accomplissement pratique chez Marx. Mais l’élévation de la guerre au rang d’une catégorie métaphysique vide la pensée de toute potentialité positive à force de ne voir dans les guerres, celles que vivent les hommes, que la manifestation, dans le champ historique, de la dialectique de l’être et du néant. Ce quinous interdit cette contemplation métaphysique est sans doute ce bond qualitatif qu’à accompli l’art militaire en 1945 : la bombe atomique n’est pas que le perfectionnement ultime des bombardements massifs. Son invention, et sa mise en œuvre a déclenché un mécanisme stratégique aboutissant à l’accumulation d’un potentiel destructif capable d’annihiler l’humanité. La guerre signifiant, pourl’opinion publique et dans l’ordre du symbolique, l’anéantissement total, elle se voit paradoxalement oblitérée par un dispositif d’armement dont la nature devient strictement dissuasive. En effet, l’armement nucléaire est paradoxal : la peur qu’il suscite, l’effet d’anéantissement total qu’il présuppose, fait que son efficacité politique réside dans son non-emploi. L’arme nucléaire est le non-arme...
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