La justice n'est pas le droit

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  • Publié le : 13 novembre 2009
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Aujourd’hui, tout comme à l’époque de Socrate et de Platon, nombreux sont les philosophes (ou les politiques) qui soutiennent que la « justice universelle » est une fiction, et que son évocation n’est en vérité qu’un alibi destiné à justifier de nouvelles formes d’ingérence de l’Occident dans les affaires des autres nations. A l’époque de Socrate, ce sont les sophistes qui ont décrété lespremiers que « l’homme est la mesure de toute chose » (Protagoras) et que, par conséquent, le bien, la justice, la vérité étaient à géométrie variable. Platon, dans la lignée de Socrate, a élaboré un audacieux système métaphysique pour prouver qu’il existe des valeurs indépendantes de la volonté des hommes
(« L’homme n’est pas la mesure de toute chose »). La citation de Montesquieu que nous avons àexpliquer et à commenter semble relever d’une métaphysique sinon platonicienne, en tout cas idéaliste. On peut s’en étonner puisque l’on sait que l’approche de l’auteur de l’Esprit des lois est considérée habituellement comme « positiviste », donc diamétralement opposée à celle d’un Platon ou d’un moraliste idéaliste (tel que Kant, par exemple).

On se demandera donc si le platonisme de Montesquieuest avéré, et s’il est cohérent avec

l’approche plus généralement empiriste de l’auteur l’Esprit des lois. Il faudra également répondre aux objections des philosophes empiristes, ou même relativistes, qui soutiennent aujourd’hui encore, dans le droit fil de Protagoras, que l’homme est la seule source des normes et des valeurs auxquelles il se soumet volontairement. La justice, tout comme lecercle, ne serait-elle dans ce cas qu’une libre construction de l’esprit humain, dépourvue de tout arrière plan transcendant ? Une simple convention ? Ou bien au contraire, la justice est-elle, tout comme le cercle, une forme intelligible (« un rapport de convenance ») dont la structure est indépendante de la volonté des hommes ?

I Première lecture

Nous proposons en première lecture uneinterprétation immédiate, voire naïve, de la thèse de Montesquieu

1) Une affirmation idéaliste et polémique

Une affirmation « idéaliste » : Montesquieu admet ici l’existence d’Idées qui précèderaient les réalités sensibles correspondantes ; celles-ci n’en seraient que les applications, les dérivés, les erzatz. De même que l’idée de cercle précède le cercle dessiné ou matérialisé (sous la formed’une sphère par exemple ou celle d’une circonférence), de même l’Idée de Justice précède les lois positives (« positives » signifie ici : « de fait », posé en fait, du latin « positus », posé). Les lois positives sont les lois particulières, propres à chaque nation. Ce sont ces lois, précisément, dont Montesquieu a étudié l’ « Esprit » dans l’ouvrage dont cette citation est issue. On remarqueque cette prise de position idéaliste surprend de la part d’un auteur considéré généralement comme l’un des inspirateurs de la science politique moderne, scientifique et donc positiviste.

Une affirmation polémique : Montesquieu combat les positions empiristes (« seule l’expérience nous enseigne les règles de vie »), sceptiques (« il n’existe aucune norme objective ni absolue ») relativistes («l’homme est la mesure de toute chose » (Protagoras). Tout comme Kant (après lui), et comme Platon (avant lui), il combat la sophistique mais aussi le sens commun qui déclare : « toutes les opinions se valent, toutes les cultures se valent, toutes les traditions ont leur justification et leur légitimité à condition que nous les replacions dans leur contexte ». Par exemple : le cannibalisme s’expliqueet peut se comprendre dans son contexte » (cf le fameux texte de Montaigne sur « Les cannibales »), « les jeux du cirque, c’était normal pour un romain », et l’excision aujourd’hui : « c’est acceptable et inévitable pour une femme qui a été élevée suivant ce type de traditions ».

2) Une thèse platonicienne

Sur ce point Montesquieu est platonicien. Platon a développé sa théorie de Idées...
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