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  • Publié le : 21 août 2010
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La descente aux Enfers
Un rite d'initiation
Le royaume des ombres
De l'enfer à l'enfermement
L'enfer et l'endroit
Le dérèglement des sens
L'inadéquation des comportements
Du deuil à la feuille : conquête de l'espace et du temps
L'entrée dans l'écriture
Maintenant et alors
Protocole de lecture
Mai, octobre
1
Jeudi 1er mai.
Les lueurs se sont multipliées.
C'est à ce moment que jesuis entré, que commence mon séjour dans cette ville, cette année dont plus de la moitié s'est écoulée, lorsque peu à peu je me suis dégagé de ma somnolence, dans ce coin de compartiment où j'étais seul, face à la marche, près de la vitre noire couverte à l'extérieur de gouttes de pluie, myriade de petits miroirs, chacun réflé chissant un grain tremblant de la lumière insuffisante qui bruinait duplafonnier sali, lorsque la trame de l'épaisse couverture de bruit, qui m'enveloppait depuis des heures presque sans répit, s'est encore une fois relâchée, défaite.
Dehors, c'étaient des vapeurs brunes, des piliers de fonte passant, ralentissant et des lampes entre eux, aux réflec teurs de tôle émaillée, datant sans doute de ces années où l'on s'éclairait au pétrole, puis, à intervalles réguliers,cette inscription blanche sur de longs rectangles rouges : « Bleston Hamilton Station ».
Il n'y avait que trois ou quatre voyageurs dans mon wagon, car ce n'était pas le grand train direct, celui que j'aurais dû prendre, celui à l'arrivée duquel on m'attendait et que j'avais manqué de quelques minutes à Euston, ce pourquoi j'en avais été réduit à attendre indéfiniment ce convoi postal dans unegare de correspondance.
Si j'avais su à quel point son heure d'arrivée était incon grue dans la vie d'ici, je n'aurais pas hésité, certes, à retarder mon voyage d'un jour, en télégraphiant mes excuses.
Je revois tout cela très clairement, l'instant où je me suis. levé, celui où j'ai effacé avec mes mains les plis de mon imperméable alors couleur de sable.
J'ai l'impression que je pourraisretrouver avec une exac titude absolue la place qu'occupait mon unique lourde valise dans le filet, et celle où je l'ai laissée tomber, entre les ban quettes, au travers de la porte.
C'est qu'alors l'eau de mon regard n'était pas encore obs curcie ; depuis, chacun des jours y a jeté sa pincée de cendres.
J'ai posé mes pieds sur le quai presque désert, et je me suis aperçu que les derniers chocs avaientachevé de découdre ma vieille poignée de cuir, qu'il me faudrait soigneusement appuyer le pouce à l'endroit défait, crisper ma main, doubler l'effort.
J'ai attendu ; je me suis redressé, les jambes un peu écartées pour bien prendre appui sur ce nouveau sol, regardant autour de moi : à gauche, la tôle rouge du wagon que je venais de quitter, l'épaisse porte qui battait, à droite, d'autres voies,avec quelques éclats de lumière dure sur les rails, et plus loin, d'autres wagons immobiles et éteints, toujours sous l'immense voûte de métal et de verre, dont je devinais les blessures au-delà des brumes ; en face de moi enfin, au-dessus de la barrière que l'employé s'apprêtait à fermer juste après mon passage, la grande horloge au cadran lumineux marquant deux heures.
Alors j'ai pris une longueaspiration, et l'air m'a paru amer, acide, charbonneux, lourd comme si un grain de limaille lestait chaque gouttelette de son brouillard.
Un peu de vent frôlait les ailes de mon nez et mes joues, un peu de vent au poil âpre et gluant comme celui d'une couverture de laine humide.
Cet air auquel j'étais désormais condamné pour tout un an, je l'ai interrogé par mes narines et ma langue, et j'aibien senti qu'il contenait ces vapeurs sournoises qui depuis sept mois m'asphyxient, qui avaient réussi à me plonger dans le terrible engourdissement dont je viens de me réveiller.
Je m'en souviens, j'ai été soudain pris de peur (et j'étais perspicace : c'était bien ce genre de folie que j'appréhendais, cet obscurcissement de moi-même), j'ai été envahi, toute une longue seconde, de l'absurde...
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