La nouvelle - marcel ayme

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  • Publié le : 11 août 2011
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LE PROVERBE

Dans la lumière de la suspension qui éclairait la cuisine, M. Jacotin voyait d’ensemble la famille courbée sur la pâture et témoignant, par des regards obliques, qu’elle redoutait l’humeur du maître. La conscience profonde qu’il avait de son dévouement et de son abnégation, un souci étroit de justice domestique, le rendaient en effet injuste et tyrannique, et ses explosionsd’homme sanguin, toujours imprévisibles, entretenaient à son foyer une atmosphère de contrainte qui n’était du reste pas sans l’irriter.
Ayant appris dans l’après-midi qu’il était proposé pour les palmes académiques, il se réservait d’en informer les siens à la fin du dîner. Après avoir bu un verre de vin sur sa dernière bouchée de fromage, il se disposait à prendre la parole, mais il luisembla que l’ambiance n’était pas telle qu’il l’avait souhaitée pour accueillir l’heureuse nouvelle. Son regard fit lentement le tour de la table, s’arrêtant d’abord à l’épouse dont l’aspect chétif, le visage triste et peureux lui faisaient si peu honneur auprès de ses collègues. Il passa ensuite à la tante Julie qui s’était installée au foyer en faisant valoir son grand âge et plusieurs maladiesmortelles et qui, en sept ans, avait coûté sûrement plus d’argent qu’on n’en pouvait attendre de sa succession. Puis vint le tour de ses deux filles, dix-sept et seize ans, employées de magasin à cinq cents francs par mois, pourtant vêtues comme des princesses, montres-bracelets, épingles d’or à l’échancrure, des airs au-dessus de leur condition, et on se demandait où passait l’argent, et ons’étonnait. M. Jacotin eut soudain la sensation atroce qu’on lui dérobait son bien, qu’on buvait la sueur de ses peines et qu’il était ridiculement bon. Le vin lui monta un grand coup à la tête et fit flamber sa large face déjà remarquable au repos par sa rougeur naturelle.
Il était dans cette disposition d’esprit lorsque son regard s’abaissa sur son fils Lucien, un garçon de treize ans qui, depuis ledébut du repas, s’efforçait de passer inaperçu. Le père entrevit quelque chose de louche dans la pâleur du petit visage. L’enfant n’avait pas levé les yeux, mais, se sentant observé, il tortillait avec ses deux mains un pli de son tablier noir d’écolier.
— Tu voudrais bien le déchirer? jeta le père d’une voix qui s’en promettait. Tu fais tout ce que tu peux pour le déchirer?
Lâchant sontablier, Lucien posa les mains sur la table. Il penchait la tête sur son assiette sans oser chercher le réconfort d’un regard de ses sœurs et tout abandonné au malheur menaçant.
— Je te parle, dis donc. Il me semble que tu pourrais me répondre. Mais je te soupçonne de n’avoir pas la conscience bien tranquille.
Lucien protesta d’un regard effrayé. Il n’espérait nullement détourner lessoupçons, mais il savait que le père eût été déçu de ne pas trouver l’effroi dans les yeux de son fils.
— Non, tu n’as sûrement pas la conscience tranquille. Veux-tu me dire ce que tu as fait cet après-midi ?
— Cet après-midi, j’étais avec Pichon. il m’avait dit qu’il passerait me prendre à deux heures. En sortant d’ici, on a rencontré Chapusot qui allait faire des commissions. D’abord, on a été chez lemédecin pour son oncle qui est malade. Depuis avant-hier, il se sentait des douleurs du côté du foie,..
Mais le père comprit qu’on voulait l’égarer sur de l’anecdote et coupa :
— Ne te mêle donc pas du foie des autres. On n’en fait pas tant quand c’est moi qui souffre. Dis-moi plutôt où tu étais ce matin.
— J’ai été voir avec Fourmont la maison qui a brûlé l’autre nuit dans l’avenuePoincaré.
— Comme ça, tu as été dehors toute La journée ? Du matin jusqu’au soir ? Bien entendu, puisque tu as passé ton jeudi à t’amuser, j’imagine que tu as fait tes devoirs ?
Le père avait prononcé ces dernières paroles sur un ton doucereux qui suspendait tous les souffles.
— Mes devoirs ? murmura Lucien.
— Oui, tes devoirs.
— J’ai travaillé hier soir en rentrant de classe.
— Je...
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