La politique

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  • Publié le : 15 avril 2010
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(Conférence inaugurale du cycle 2009-2010 des « Lundis de l’Economie », organisés par l’Association Française des Journalistes économiques)

CE QUI FAIT SOCIETE : LE POLITIQUE, L’ECONOMIE, LE DROIT ?
J.-F. KERVEGAN (PARIS 1 / IUF)

Le seul fait de pouvoir se demander « ce qui fait société » témoigne de la situation singulière des sociétés contemporaines, une situation que l’on chercheparfois à désigner à l’aide du terme « complexité ». En effet, dans les sociétés qu’on appellera par commodité « traditionnelles », cette question ne pouvait même pas être soulevée, tant la réponse à lui apporter était évidente. Le lien social avait un unique substrat, quel qu’il soit : par exemple, l’adhésion à un modèle politique (la polis grecque, l’Etat-« Léviathan » de Hobbes) ou à un système deconvictions religieuses (le christianisme comme foyer de sens unifiant, malgré les différends politiques, l’Europe médiévale). Or le propre des sociétés contemporaines est qu’elles n’ont plus un centre de gravité indiscutable : ce sont des sociétés « complexes » en ce sens qu’elles sont différenciées en plusieurs strates ou, comme dit Niklas Luhmann (voir texte 17), en « sous-systèmes » (l’économie,la politique, le droit, l’éducation, la culture…) dont chacun dispose d’un mode de fonctionnement autonome, mais dont aucun ne jouit d’une position clairement dominante, de sorte que l’on n’est plus de prime abord en mesure de définir « ce qui fait société ». Et pourtant, le fait de cet « être-ensemble » est indubitable, en dépit des tensions multiformes qui traversent chacune des stratescomposant « la » société, et qui rendent nécessaire la permanente recomposition d’un lien social qui a perdu son caractère d’évidence. Si l’on s’en tient à la période moderne (mes compétences ne me permettant pas de parler de façon experte des sociétés antiques ou médiévales, et encore moins des sociétés non-européennes), on peut considérer qu’on est passé d’une forme de société où ce qui fait tenirensemble la société est d’abord de nature politique (c’est l’Etat qui institue l’unité de la société) à une émergence de formes non politiques ou non directement politiques de socialisation (avec le développement d’une société civile jouissant de modes de régulation à la fois économiques et juridiques et largement indépendants du pouvoir politique), puis à une situation où l’unité de la société n’aplus de lieu ou de cause nettement déterminés et se trouve, de ce fait, plus précaire. On observera que ces évolutions, sur lesquelles je vais revenir, s’accompagnent d’une transformation remarquable du concept même de « société ». En effet, le concept fort ancien de société civile ou politique (le terme

κοινωνία πολιτική utilisé par Aristote pour désigner la cité ou polis a été traduit en latinpar societas civilis, et bien plus tard en français, en anglais [civil society], en allemand [bürgerliche Gesellschaft] et dans les principales langues européennes) a subi vers la fin du 18e siècle une transformation profonde qui donne naissance au concept nouveau (il apparaît de manière expresse chez Hegel) d’une « société civile » distincte de et tendanciellement opposée à l’Etat. Cettetransformation lexicale est elle-même l’illustration du passage d’une conception « politique » à une conception « sociale » de la société, passage que traduit, sur le plan de la théorie politique, l’éviction du modèle « absolutiste » de l’Etat souverain, illustré par Hobbes, mais aussi par Rousseau, au profit du modèle « libéral » d’un Etat limité, voire minimal, se bornant à corriger certainsdysfonctionnements d’un ordre social spontanément engendré par la libre interaction de ses agents.

Comme le souligne le grand historien Reinhart Koselleck, l’Etat absolutiste moderne est né de la guerre civile religieuse qui a ravagé l’Europe au 16e siècle à la suite de la Réforme, et il s’est effondré à l’occasion de la guerre opposant la France révolutionnaire aux puissances européennes coalisées ....
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