La presse de bel-ami

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  • Publié le : 31 mars 2010
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LA PRESSE & BEL-AMI

M. Guy de Maupassant vient de publier un livre très remarquable et qui ne manque pas
de courage. Bel-Ami, tel est son titre, un titre court, mais qui en dit long. L’auteur d’Une vie
n’avait pas encore donné de son talent robuste une preuve aussi décisive, une démonstration
aussi brillante. Je n’entends pas faire la critique de ce bel ouvrage , je veux seulement dire queM. Guy de Maupassant n’était jamais entré plus profondément dans la psychologie humaine
et qu’il a écrit là quelques pages admirables, d’un art très puissant et définitif.
C’est donc un vrai régal de lettres que ce livre, et la saveur en est d’autant plus
délicieuse et nouvelle pour nous que nous la goûtons après les écoeurements de Solange de la
Croix Saint-Luc (Oh ! mon chevalierd’Arlincourt !) des frères Delpit. Dans l’imbécillité des
productions littéraires courantes, Bel-Ami éclate comme éclaterait un tableau de Manet exposé
parmi les toiles de M. Gervex et de M. Van Beers .
Le sujet de Bel-Ami est fort simple. C’est l’histoire d’un gredin qui vit des femmes. Or,
il arrive que ce gredin qui vit des femmes est en même temps un journaliste. Vous voyez d’ici
l’impudeur et lesacrilège. Un prêtre souillant le saint ciboire, devant une assemblée de
dévotes, n’aurait pas commis action plus horrifique.
Il va de soi que les plus intrépides à stigmatiser le crime de M. de Maupassant étaient
aussi les plus honorables et les plus publiquement connus pour pratiquer les plus austères
vertus. Ce ne fut qu’un cri à Tortoni et aux Biberons, et l’on conte que les absinthes et lesbocks protestèrent d’eux-mêmes. Ah ! la corporation fut noblement vengée, je vous assure, et
M. de Maupassant rabroué de la belle manière.
Il en résulta ceci que, pendant quinze jours, on chanta sur tous les tons la gloire du
journalisme parisien, et il fut bien prouvé que, de toutes les professions, le journalisme
parisien tait la plus belle, la plus sublime ; que tous les journalistesétaient des héros, des
victimes et des saints, et que, si quelques-uns avaient eu des malheurs ou des réputations
douteuses, il était clair comme le jour que ce n’étaient point des journalistes, mais tout au plus
des notaires , des changeurs, des ministres ou des frères ignorantins .
M. de Maupassant, accablé, dut répondre et défendre son livre contre les accusations
qui lui venaient de tous lescôtés. Dans une lettre publiée par le Gil Blas, il voulait bien
donner des explications . J’estime qu’il a eu tort. Un livre comme le sien se défend de luimême,
contre les comiques indignations des Bel-Ami du journalisme, et les lourdes
criailleries des pontifes. Il devait rester indifférent à ces attaques , se croiser les bras et
sourire. Il devait croire aussi que son succès n’était pointétranger à cette explosion soudaine
de vertu – de vertu dans laquelle il entre une bonne moitié de jalousie.
Je pense qu’un écrivain de la valeur de M. de Maupassant, quand il a fait ce qu’il
croyait devoir faire, ne doit compte à personne de ses intentions, et que c’est se diminuer que
de s’émouvoir de critiques comme celles-là. Il faut les ignorer ou s’en moquer. J’aurais donc
préféré qu’ilgardât le silence – cette forme éloquente du dédain. Mais, s’il voulait parler, il
eût dû le faire en ces termes : « C’est vrai, j’ai peint aussi brutalement, aussi véridiquement
que possible, un épisode de la vie du journaliste. Mais avouez que, tout en restant dans la
vérité, j’ai mis quelque discrétion, et vous auriez dû m’en savoir gré.
« Je n’ai point tout dit de ce que je sais, de ce que j’aivu, de ce que je vois tous les
jours . Les turpitudes, les infamies que l’on se raconte négligemment, je ne les ai dévoilées
qu’en partie. Je n’ai fait montre à quelles besognes obscures et malpropres travaille un
journal, ce qu’il y a, sous l’étiquette menteuse, de violences quotidiennement accomplies et de
sottises éternellement irrémédiables. Pensez-vous donc que j’aie dit – ce que...
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