La princesse de babylone

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  • Publié le : 12 septembre 2010
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Voltaire: La princesse de Babylone

« On avait vu, par une fatalité singulière, le désordre, les guerres civiles, l’anarchie, et la pauvreté, désoler le pays quand les rois affectaient le pouvoir arbitraire. La tranquillité, la richesse, la félicité publique, n’ont régné chez nous que quand les rois ont reconnu qu’ils n’étaient pas absolus. Tout était subverti quand on disputait sur des chosesinintelligibles; tout a été dans l’ordre quand on les a méprisées. Nos flottes victorieuses portent notre gloire sur toutes les mers, et les lois mettent en sûreté nos fortunes: jamais un juge ne peut les expliquer arbitrairement; jamais on ne rend un arrêt qui ne soit motivé. Nous punirions comme des assassins des juges qui oseraient envoyer à la mort un citoyen sans manifester les témoignagesqui l’accusent, et la loi qui le condamne.

« Il est vrai qu’il y a toujours chez nous deux partis qui se combattent avec la plume et avec des intrigues; mais aussi ils se réunissent toujours quand il s’agit de prendre les armes pour défendre la patrie et la liberté. Ces deux partis veillent l’un sur l’autre; ils s’empêchent mutuellement de violer le dépôt sacré des lois; ils se haïssent, maisils aiment l’État: ce sont des amants jaloux qui servent à l’envi la même maîtresse.

« Du même fonds d’esprit qui nous a fait connaître et soutenir les droits de la nature humaine, nous avons porté les sciences au plus haut point où elles puissent parvenir chez les hommes. Vos Égyptiens, qui passent pour de si grands mécaniciens, vos Indiens, qu’on croit de si grands philosophes, vosBabyloniens, qui se vantent d’avoir observé les astres pendant quatre cent trente mille années, les Grecs, qui ont écrit tant de phrases et si peu de choses, ne savent précisément rien en comparaison de nos moindres écoliers, qui ont étudié les découvertes de nos grands maîtres. Nous avons arraché plus de secrets à la nature dans l’espace de cent années que le genre humain n’en avait découvert dans lamultitude des siècles.

« Voilà au vrai l’état où nous sommes. Je ne vous ai caché ni le bien, ni le mal, ni nos opprobres, ni notre gloire; et je n’ai rien exagéré. »

Amazan, à ce discours, se sentit pénétré du désir de s’instruire dans ces sciences sublimes dont on lui parlait; et si sa passion pour la princesse de Babylone, son respect filial pour sa mère, qu’il avait quittée, et l’amour desa patrie, n’eussent fortement parlé à son coeur déchiré, il aurait voulu passer sa vie dans l’île d’Albion; mais ce malheureux baiser donné par sa princesse au roi d’Égypte ne lui laissait pas assez de liberté dans l’esprit pour étudier les hautes sciences.

« Je vous avoue, dit-il, que m’étant imposé la loi de courir le monde et de m’éviter moi-même, je serais curieux de voir cette antiqueterre de Saturne, ce peuple du Tibre et des sept montagnes à qui vous avez obéi autrefois; il faut, sans doute, que ce soit le premier peuple de la terre. — Je vous conseille de faire ce voyage, lui répondit l’Albionien, pour peu que vous aimiez la musique et la peinture. Nous allons très souvent nous-mêmes porter quelquefois notre ennui vers les sept montagnes. Mais vous serez bien étonné un voyantles descendants de nos vainqueurs. »

Cette conversation fut longue. Quoique le bel Amazan eût la cervelle un peu attaquée, il parlait avec tant d’agréments, sa voix était si touchante, son maintien si noble et si doux, que la maîtresse de la maison ne put s’empêcher de l’entretenir à son tour tête à tête. Elle lui serra tendrement la main, en lui parlant, et en le regardant avec des yeuxhumides et étincelants qui portaient les désirs dans tous les ressorts de la vie. Elle le retint à souper et à coucher. Chaque instant, chaque parole, chaque regard, enflammèrent sa passion. Dès que tout le monde fut retiré, elle lui écrivit un petit billet, ne doutant pas qu’il ne vint lui faire la cour dans son lit, tandis que milord Qu’importe dormait dans le sien. Amazan eut encore le courage de...
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