La souffrance

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  • Publié le : 29 avril 2013
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La souffrance
Philippe Touchet, Professeur de philosophie en Classes préparatoires.


« La souffrance ne se borne pas à être, mais à être en excès. Souffrir, c’est toujours souffrir de trop. »
Paul Ricœur, La souffrance n’est pas la douleur, dans Souffrances, sous la direction de Jean Marie Koessel, Paris, Autrement, 1994, p. 68.
Introduction.

Dans notre petite exploration trèspartielle de l’œuvre de Levinas, nous avons déjà repéré plusieurs figures de sa critique de la philosophie de l’être. Contestant toutes les formes du savoir comme identification, nous avons déjà pu saisir le rôle du temps comme cela qui m’éloigne de l’identique, et d’une manière qui n’est récupérable ni dans la représentation, ni dans le discours. Puis nous avons vu le rôle majeur de l’antériorité del’autre, en tant qu’il fixe une limite absolue à toute liberté du sujet.
Nous essaierons maintenant d’aborder une de ces figures de l’altérologie, mais au plus intime du sujet lui-même, dans la souffrance.
1. La souffrance de soi

Dans Le temps et l’autre, ouvrage que Levinas construit dans les débuts de son travail, il analyse la souffrance dans la logique qu’il a héritée de Heidegger,dans Sein und Zeit. Il s’agit alors de comprendre la souffrance comme souffrance de soi, et en soi.
La souffrance doit d’abord être distinguée de la simple douleur. Car la douleur est bien plutôt l’état transitoire de l’absence du plaisir, c’est l’impossibilité momentanée du plaisir. En ce sens, la douleur est partie prenante de l’activité de la jouissance. Il peut y avoir douleur au cœur même de lalogique du désir, parce que la jouissance est la réduction d’un manque, et que ce manque lui-même est nécessaire à sa réalisation. La douleur apparaît comme une étape, parfois difficile. Mais la douleur a du sens, comme les douleurs de l’enfantement, parce qu’elle n’est pas une interruption de la puissance de maîtrise du sujet.
La souffrance, elle, est au-delà de la distinction des plaisirs etdes peines. Dans la souffrance se manifeste quelque chose comme la fin de toute liberté, de toute maîtrise et de toute activité possible du sujet. Souffrir, ce n’est pas seulement être le moi qui souffre, c’est souffrir trop, comme le dit Paul Ricœur. Mais quel est cet excès qui caractérise toujours la souffrance, excès qui interdit absolument, nous allons le voir, d’attribuer un sens à lasouffrance ? Cet excès, c’est un excès de passivité, non pas la passivité momentanée du l’homme face à son corps ou face au destin. Mais l’excès absolu, celui où précisément je ne peux plus fuir, excès contre lequel il n’y a plus de refuge et de remède, excès qui sonne la mort du sujet libre. Ce n’est plus seulement mon corps ou mes membres que la souffrance condamne, mais c’est moi-même en tant quej’ai habituellement pouvoir sur moi. La souffrance est la pure et irrémédiable perte de soi, la découverte amère que le moi est en souffrance, c'est-à-dire en instance de soi-même, perdu hors de sa limite.
Voilà pourquoi Levinas considère la souffrance physique comme plus pure encore que la souffrance morale. Dans cette dernière, la conscience est encore à l’œuvre : elle peut en parler, la dire, etpartant, récupérer un peu de son sens, voire restreindre son oppression en la communiquant à autrui. En revanche, face à la douleur physique, quelque chose d’absolument autre s’est installé au cœur du moi. Mon corps, c’est moi-même en tant désormais que je suis cette souffrance. Mon corps me fait faire l’épreuve de l’altération en moi.
Cette souffrance est une découverte double : elle estdécouverte de l’altérité (mon corps s‘altère et donc m’altère dans ma puissance d’effectuation, il me cloue au lit, il me terrasse dans mes impossibilités). Mais cette interruption du moi, cette vacance est aussi et surtout absolue et définitive : en cela, nous dit Levinas, elle est morbidité ; la mort dans sa radicalité est présente, en creux, dans ma souffrance. Je ne peux pas trouver refuge...