La vie est un roman

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  • Publié le : 11 janvier 2010
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La vie est un roman : le travail du romanesque dans le Victor Hugo raconté par Adèle Hugo

Article à paraître dans les actes du colloque Hugo et le romanesque, Université d’Amiens, Centre d’études du Roman et du Romanesque, s.l.d. Agnès Spiquel, Minard, série Etudes Romanesques.

La vie est un roman : le travail du romanesque dans le Victor Hugo raconté par Adèle Hugo
Les lecteurs de romanet les lecteurs d’autobiographie — ce sont parfois les mêmes — ont des perversions symétriques: les premiers s’amusent à deviner la part de projection du romancier dans ses héros fictifs, les seconds soupçonnent à plaisir les tentations de l’autobiographe à affabuler. Dans les deux cas, qu’on se demande ce que Stendhal a peint de lui-même dans Julien Sorel, ou inversement qu’on débusque lesexagérations épiques dont Malraux avoue lui-même farcir ses Antimémoires, le plaisir est le même : celui du jeu plus ou moins conscient avec les lois du genre, en l’occurrence avec le pacte référentiel ou fictionnel. La définition de ce cadre générique, qui incombe à l’auteur, est, on le sait, absolument nécessaire à l’acte de lecture. De ce jeu du biographique avec le romanesque, le Victor Hugo racontépar Adèle Hugo offre un exemple particulier. On a depuis longtemps repéré les hésitations génériques de ce texte, dont la genèse est maintenant bien connue: en 1863 paraît chez Lacroix, sans nom d’auteur, un livre intitulé Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. La presse lève aussitôt l’anonymat : le témoin, c’est la femme du grand homme, Adèle. Cette dernière a fourni le texte de base,récit biographique composé à partir de sources diverses : mémoires de son beau-père, de son propre père, carnets de sa bellemère, correspondance familiale, documents officiels, et surtout souvenirs de son mari recueillis pendant les longues soirées d’exil, sous forme de conversations prises en note. Adèle conçoit son projet dès le début de l’exil, en 1852, et écrit son texte sous forme de brouillonsplusieurs fois remaniés. La version définitive, destinée à la publication, est élaborée à partir de cette base, par un collectif composé de Charles Hugo, Auguste Vacquerie, et, dans une mesure difficile à évaluer, Hugo lui-même. Toujours est-il que le contrat d’édition accorde à Adèle 3/5e des droits d’auteur, et 2/5e à Vacquerie. Le livre publié tend à gommer les appréciations personnelles d’Adèle,unifie son style en éliminant les scories dues à la gestion ardue des différentes sources, et, partant, des différents modes énonciatifs, et compose un texte à tonalité nettement hagiographique.

C’est cette version qui fut longtemps la seule connue. Le manuscrit original d’Adèle, difficilement accessible, était consulté par les seuls spécialistes. Plus dramatique, plus cru, plus vivant, moinsconformiste que sa dénaturation collective, il échappa à l’oubli grâce au geste de Hugo lui-même, qui le sauva du feu en 1867, et par l’édition collective qui en fut faite en 1985, chez Plon, sous la direction de Guy Rosa et Anne Ubersfeld, sous l’appellation Victor Hugo raconté par Adèle Hugo 1. Dans son étude datant de 1980, Philippe Lejeune, au vu des brouillons d’Adèle, constatait que lesdifférentes strates de correction qui s’y laissent déchiffrer font apparaître « une sorte d’atelier de ‘poétique du récit’ » 2. Son article, qui classe et compare rigoureusement les divers modes d’écriture du biographique dans le VHRT, dans le manuscrit original d’Adèle, et dans le texte autobiographique de la main même de Hugo « Le Droit et la Loi » (1875, préface de Actes et paroles), faitapparaître la porosité générique du texte remanié d’Adèle, à l’intérieur même du cadre d’un pacte clairement référentiel. En partant de ses conclusions, je propose de visiter à mon tour cet « atelier de ‘poétique du récit’ » en quête d’un autre objet: la présence de schèmes romanesques au cœur même du pacte de lecture référentiel. LA DIFFICULTE DU CLASSEMENT GENERIQUE La lecture du VHR relève, sans...
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