La visite de la vieille dame

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  • Publié le : 28 septembre 2009
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ACTE PREMIER
Avant le lever du rideau, on entend le timbre d'une gare ; au lever, on voit un écriteau : « Güllen. » C'est évidemment le nom de la petite ville qui est indiquée dans le fond : ruinée et déchue. Le bâtiment de la gare est également à l'abandon : clôture ou non, selon le pays ; un tableau horaire à moitié déchiré contre le mur ; des installations rouillées ; une porte avecl'inscription : « Entrée interdite. » Au milieu : la misérable avenue de La Gare, simplement indiquée elle aussi. À gauche : une maisonnette nue, au toit de tuiles, avec des affiches lacérées sur les murs sans fenêtres ; à gauche, un écriteau : « Dames » ; à droite, un autre : « Hommes. »
Le tout baigne dans un chaud soleil d'automne. Devant la maisonnette, un banc où sont assis quatre hommes. Uncinquième arrive, s'assoit à côté d1eux et se met à peindre des lettres rouges sur une banderole visiblement destinée à un cortège : « Bienvenue à Clairette ! » On entend le bruit de tonnerre d'un express qui passe. (On suppose les voies au-dessus de la fosse d'orchestre, parallèles à la rampe.) Le chef de gare salue. Les hommes sur le banc marquent par un mouvement de tête de gauche à droite qu'ilssuivent le rapide des yeux.
LE PREMIER HOMME. La Gudrun, Hambourg-Naples !
LE DEUXIEME. À 11 h 27, ce sera le Roland-Furieux, Venise-Stockholm.
LE TROISIEME. Le seul plaisir qui nous reste : on regarde passer les trains.
LE QUATRIEME. Il y a cinq ans, la Gudrun et le Roland-Furieux s'arrê-taient à Güllen. Le Diplomate et la Loreley aussi ; tous des rapides internationaux.
LE PREMIER.Intercontinentaux.
LE DEUXIEME. Maintenant, même les trains omnibus ne s'arrêtent plus. Sauf deux de Kaffigen et celui de Kalberstadt à 1 h 13.
LE TROISIEME. Nous sommes ruinés.
LE QUATRIEME. Les usines Wagner effondrées.
LE PREMIER. Les laminoirs Bockmann en faillite.
LE DEUXIEME. Les Forges de la Place-au-soleil éteintes.
LE TROISIEME. On vit des allocations de chômage.
LE QUATRIEME. Des soupespopulaires.
LE PREMIER. On vit ?
LE DEUXIEME. On végète.
Sonnerie du timbre de la gare.

LE DEUXIEME. Il est grand temps que la milliardaire arrive. Parait qu'elle a fondé un hôpital à Kalberstadt.
LE TROISIEME. Une crèche à Kaffigen et une église commémorative à la capitale.
LE PEINTRE. Elle a commandé son portrait à Zimt, le barbouilleur académique.
LE PREMIER. Elle en a, de l'argent. Ellepossède l'Armenian Oil, les Western Railways, la North broadcasting Company et tout le quartier réservé de Hongkong.
Bruit de train. Le chef de gare Salue. Les hommes suivent l'express des yeux, de droite à gauche.
LE QUATRIEME. Le Diplomate.
LE TROISIEME. Avec ça, notre ville brillait par sa culture.
LE DEUXIEME. Une des premières du pays.
LE TROISIEME. D'Europe.
Sonnerie du timbre.
LEQUATRIEME. Goethe a passé une nuit ici, à l'auberge de l'Apôtre Doré.
LE TROISIEME. Brahms y a composé un quatuor
LE DEUXIEME. Berthold Schwarz inventé la poudre.
LE PEINTRE. Et moi qui ai suivi brillamment les cours de l'École des Beaux-Arts à Paris, où est-ce que j'en suis maintenant ? Je peins des enseignes pour les boulangers... et ça !
Bruit de train qui s'arrête. À gauche paraît un contrôleurcomme s'il sautait du marche-pied sur le quai.
LE CONTROLEUR. Güllen !
LE PREMIER. L'omnibus de Kaffigen.
Un voyageur est descendu. Venant de la gauche, il passe devant les hommes assis sur le banc et il disparaît dans l'édicule, côté « Hommes ».
LE DEUXIEME. L'huissier.
LE TROISIEME. Il vient pour la saisie de l'Hôtel de Ville.
LE QUATRIEME. Les autorités ne sont pas mieux loties que nous.Le chef de gare donne le départ. Le contrô-leur sort à droite, en faisant comme s'il sautait sur le marchepied du dernier wagon.
De la ville arrivent le Maire, le Proviseur du collège classique, le Pasteur et Ill, tous miséra-blement vêtus. Ill est un homme d'à peu près soixante-cinq ans.
LE MAIRE. Notre illustre visiteuse arrivera par l'omnibus de Kal-berstadt à 1 h 13.
LE PROVISEUR. Il y...
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