Lalala

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  • Publié le : 21 mars 2010
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LE CHAPON.
Eh, mon Dieu ! ma poule, te voilà bien triste, qu’as-tu ?
LA POULARDE.
Mon cher ami, demande-moi plutôt ce que je n’ai plus. Une maudite servante m’a prise sur ses genoux, m’a plongé une longue aiguille dans le cul, a saisi ma matrice, l’a roulée autour de l’aiguille, l’a arrachée et l’a donnée à manger à son chat. Me voilà incapable de recevoir les faveurs du chantre du jour, etde pondre.
LE CHAPON.
Hélas ! ma bonne, j’ai perdu plus que vous ; ils m’ont fait une opération doublement cruelle : ni vous ni moi n’aurons plus de consolation dans ce monde ; ils vous ont fait poularde, et moi chapon. La seule idée qui adoucit mon état déplorable, c’est que j’entendis ces jours passés, près de mon poulailler,raisonner deux abbés italiens à qui on avait fait le même outrageafin qu’ils pussent chanter devant le pape avec une voix plus claire1. Ils disaient que les hommes avaient commencé par circoncire leurs semblables, et qu’ils finissaient par les châtrer : ils maudissaient la destinée et le genre humain.
LA POULARDE.
Quoi ! c’est donc pour que nous ayons une voix plus claire qu’on nous a privés de la plus belle partie de nous-mêmes ?
LE CHAPON.
Hélas ! ma pauvrepoularde, C’est pour nous engraisser, et pour nous rendre la chair plus délicate.
LA POULARDE.
Eh bien ! quand nous serons plus gras, le seront-ils davantage ?
LE CHAPON.
Oui, car ils prétendent nous manger.
LA POULARDE.
Nous manger ! ah, les monstres !
LE CHAPON.
C’est leur coutume ; ils nous mettent en prison pendant quelques jours, nous font avaler une pâtée dont ils ont le secret,nous crèvent les yeux pour que nous n’ayons point de distraction ; enfin, le jour de la fête étant venu, ils nous arrachent les plumes, nous coupent la gorge, et nous font rôtir. On nous apporte devant eux dans une large pièce d’argent ; chacun dit de nous ce qu’il pense ; on fait notre oraison funèbre : l’un dit que nous sentons la noisette ; l’autre vante notre chair succulente ; on loue noscuisses, nos bras, notre croupion ; et voilà notre histoire dans ce bas monde finie pour jamais.
LA POULARDE.
Quels abominables coquins ! je suis prête à m’évanouir. Quoi ! on m’arrachera les yeux ! on me coupera le cou ! je serai rôtie et mangée ! Ces scélérats n’ont donc point de remords ?
LE CHAPON.
Non, m’amie ; les deux abbés dont je vous ai parlé disaient que les hommes n’ont jamais deremords des choses qu’ils sont dans l’usage de faire.
LA POULARDE.
La détestable engeance ! Je parie qu’en nous dévorant ils se mettent encore à rire et à faire des contes plaisants, comme si de rien n’était.
LE CHAPON.
Vous l’avez deviné ; mais sachez pour votre consolation (si c’en est une) que ces animaux, qui sont bipèdes comme nous, et qui sont fort au-dessous de nous, puisqu’ils n’ont pointde plumes, en ont usé ainsi fort souvent avec leurs semblables. J’ai entendu dire à mes deux abbés que tous les empereurs chrétiens et grecs ne manquaient jamais de crever les deux yeux à leurs cousins et à leurs frères ; que même, dans le pays où nous sommes, il y avait eu un nommé Débonnaire2 qui fit arracher les yeux à son neveu Bernard. Mais pour ce qui est de rôtir des hommes, rien n’a étéplus commun parmi cette espèce. Mes deux abbés disaient qu’on en avait rôti plus de vingt mille pour de certaines opinions qu’il serait difficile à un chapon d’expliquer, et qui ne m’importent guère.
LA POULARDE.
C’était apparemment pour les manger qu’on les rôtissait.
LE CHAPON.
Je n’oserais pas l’assurer ; mais je me souviens bien d’avoir entendu clairement qu’il y a bien des pays, et entreautres celui des Juifs, où les hommes se sont quelquefois mangés les uns les autres.
LA POULARDE.
Passe pour cela. Il est juste qu’une espèce si perverse se dévore elle-même, et que la terre soit purgée de cette race3. Mais moi qui suis paisible, moi qui n’ai jamais fait de mal, moi qui ai même
nourri ces monstres en leur donnant mes oeufs, être châtrée, aveuglée, décollée, et rôtie ! Nous...
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