Lautreamont

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  • Publié le : 9 octobre 2011
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T E X T E

[ …] Vous ne savez pas, vous autres, pourquoi ils ne dévorent pas les os de votre
tête, et qu’ils se contentent d’extraire, avec leur pompe, la quintessence de votre sang.
Attendez un instant, je vais vous le dire : c’est parce qu’ils n’en ont pas la force. Soyez
certains que, si leur mâchoire était conforme à la mesure de leurs vœuxinfinis, la
5 cervelle, la rétine des yeux, la colonne vertébrale, tout votre corps y passerait. Comme
une goutte d’eau. Sur la tête d’un jeune mendiant des rues, observez, avec un
microscope, un pou qui travaille ; vous m’en donnerez des nouvelles. Malheureusement
ils sont petits, ces brigands de la longue chevelure. Ils ne seraient pas bons pour êtreconscrits (1) ; car, ils n’ont pas la taille nécessaire exigée par la loi. Ils appartiennent au
10 monde liliputien (2) de ceux de la courte cuisse, et les aveugles n’hésitent pas à les
ranger parmi les infiniment petits. Malheur au cachalot qui se battrait contre un pou. Il
serait dévoré en un clin d’œil, malgré sa taille. Il ne resterait pas la queue pour allerannoncer la nouvelle. L’éléphant se laisse caresser. Le pou, non. Je ne vous conseille
pas de tenter cet essai périlleux. Gare à vous, si votre main est poilue, ou que seulement
15 elle soit composée d’os et de chair. C’en est fait de vos doigts. Ils craqueront comme
s’ils étaient à la torture. La peau disparaît par un étrange enchantement. Les poux sontincapables de commettre autant de mal que leur imagination en médite. Si vous trouvez
un pou dans votre route, passez votre chemin, et ne lui léchez pas les papilles de la
langue. Il vous arriverait quelque accident. Cela s’est vu. N’importe, je suis déjà content
20 de la quantité de mal qu’il te fait, ô race humaine ; seulement, je voudrais qu’il t’en fît
davantage.[…]

1. conscrit : recrue faisant son service militaire.
2. liliputien : microscopique.

Lautréamont (1846-1870), « Le Pou », Les Chants de Maldoror,
chant II, strophe 9, 1869.

ÉTUDE ANALYTIQUE

Introduction

Isidore Lucien Ducasse (1846-1870), plus connu sous le pseudonyme de comte de Lautréamont (qu’il emprunta très certainement au Latréaumont d’Eugène Sue, est un poètefranco-uruguayen, auteur des Chants de Maldoror, qui rencontreront un succès posthume. Il disparaît prématurément, vraisemblablement de tuberculose. Ce n’est qu’en toute fin du même siècle, après la publication des textes en 1885, que les surréalistes reconnaîtront en lui leur plus éminent précurseur.
Les Chants de Maldoror, texte très riche aux interprétations multiples, semble incarner une révolteadolescente où le monde de l’imaginaire paraît plus fort que la vie réelle. Exprimant une vision du monde en perpétuel mouvement, l’artiste y communique au lecteur un certain mépris des situations et des personnages dont il rapporte l’expérience.
En 1857, Baudelaire choque les lecteurs de son époque en publiant Une charogne, poème de son célèbre recueil « Les Fleurs du mal », où il annonce les traitsles plus marquants de la poésie moderne : il supprime la plupart des conventions poétiques de l’époque pour créer une poésie renouvelée. Son poème aborde le thème de l’horreur et la forme suggestive des mots et des rythmes, le jeu des contrastes montrent que celle-ci peut être poétique (Et le ciel regardait la carcasse superbe / Comme une fleur s’épanouir). La laideur, au même titre que labeauté, devient à son tour source d’inspiration.
Douze ans plus tard, Lautréamont publie une œuvre poétique encore plus déroutante, Les Chants de Maldoror. Véritable épopée du mal, ce long poème en prose met en scène le personnage de Maldoror, tantôt à la troisième personne, tantôt, comme dans la neuvième strophe du deuxième chant, à la première personne.
Déjà dans le chant I, surgit à plusieurs...
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