Le bleu

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  • Publié le : 15 mai 2011
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1Après un Dictionnaire des couleurs de notre temps (Bonneton, 1992), et une exploration des Rayures (Le Seuil, 1995), M. Pastoureau nous donne une passionnante synthèse sur l’histoire sociale des couleurs en Occident. Sans jamais perdre le fil bleu conducteur, il nous fait passer des conjonctures courtes aux très longues durées et met à mal les explications univoques (une cause matérielleproduisant une conséquence idéologique). Il fait servir les disciplines les plus diverses (histoire religieuse, politique, littéraire, artistique, mais aussi économie et technique des teintures, héraldique ou sociologie), à l’illustration de son propos fondamental : « C’est la société qui fait la couleur […] pas l’artiste ou le savant ; encore moins l’appareil biologique de l’être humain ou le spectaclede la nature » (p. 9). Foin donc des causalités simplettes, des « prétendues vérités universelles ou archétypales », et place à « l’histoire mouvante des savoirs ».

2En feuilletant le livre, on appréciera d’emblée la beauté des illustrations, toujours précisément référencées. Puis, au fil de quatre chapitres diachroniques, on suivra sur la longue durée, de l’Antiquité à nos jours, les mutationsde la couleur. Ou, plus exactement, des systèmes socio-symboliques qu’elle accompagne, concrétise et organise. La couleur, ça sert d’abord à classer, c’est-à-dire à distinguer et opposer des objets, des fonctions, des personnes. Ce principe structuraliste de base est valable pour tout champ d’étude ; encore faut-il arriver à dégager, de la prolifération du réel documentaire, un système simple,quelques axes et valeurs, un « ordre ». Quel est donc celui des couleurs en Occident ?

– De l’Antiquité au 12e siècle, le système de base est tripolaire : le blanc s’oppose au noir et au rouge, qui est « la » couleur par excellence. Ce très ancien système chromatique sert, par exemple, au regroupement trifonctionnel des classes dans la Rome antique, et on le retrouve au Moyen Âge dans lalittérature, les fables, les contes (la plus ancienne version du Chaperon rouge remonterait à l’an mil, p. 82). Le lexique des bleus est, en latin, imprécis et instable. Cela ne veut pas dire que les Romains ne voyaient pas le bleu : la rétine humaine n’a pas changé de structure ! Mais la couleur bleue est « silencieuse », c’est-à-dire non intégrée à un système de valeurs (et plutôt associée aux barbares,Celtes et Germains, p. 27).
– Le bleu change de statut au 11e siècle. Il se fixe, dans l’iconographie, comme couleur du manteau de la Vierge. D’abord religieux et marial, il éclate dans les vitraux gothiques (p. 52). Puis il entre en politique : les armoiries familiales des Capet (fleurs de lys sur fond d’azur) deviennent l’emblème du roi de France vers 1130 (p. 60). Le rouge reste impérial etpapal, mais le bleu devient royal : c’est la couleur du légendaire roi Arthur. Sa vogue peut même se mesurer : vers 1200, l’azur n’est présent que dans 5 % des armoiries ; vers 1400, la proportion est de 30% (p. 57). Le rouge a gagné un nouveau contraire (p. 83). Les teinturiers en bleu détrônent, dans la corporation, ceux du rouge (pour une belle « mise en roman » de cette lutte dans l’Albigeoisvers 1440, voir M. Bleys, Pastel, Paris, Gallimard, 2000).
– Entre les 15e et 17e siècles, le bleu devient une couleur « morale ». Les lois somptuaires prolifèrent, qui régissent entre autres le vêtement, « premier support de signes dans une société alors en pleine transformation » (p. 88). Il y a des couleurs interdites, et des couleurs prescrites, notamment pour marquer ou stigmatiser. Mais on nestigmatise pas en bleu : ni prescrit ni interdit, le bleu est libre (p. 93). La Réforme protestante, qui est iconoclaste mais aussi « chromoclaste » (p. 100), assure la promotion du noir vestimentaire. Le bleu en profite et devient une couleur « honnête ». Une nouvelle sensibilité chromatique s’installe : le noir et le blanc quittent l’univers des couleurs. Quand Newton prouve scientifiquement...
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