« Le but du théâtre ne peut pas être une recherche d’ordre intellectuel, mais plutôt une révélation d’ordre sentimental.»

Pages: 13 (3246 mots) Publié le: 17 mai 2009


Dissertation

Pendant la guerre des années quarante, les dramaturges, qui ne pouvaient échapper aux affrontements politiques et idéologiques, ont abondamment utilisé le théâtre comme moyen de transmission de leurs idées. Ce théâtre engagé, issu des théories de Brecht, vise à faire réfléchir le spectateur sur le monde, voire à l’embrigader. Louis Jouvet, dans ses Témoignages sur le théâtreen 1952, réagit contre cette forte contamination du théâtre de son temps par le discours didactique, en opposant deux modes de réception du spectacle théâtral :
« Le but du théâtre ne peut pas être une recherche d’ordre intellectuel, mais plutôt une révélation d’ordre sentimental.»
Cette affirmation antithétique, qui fonctionne sur un strict parallélisme des termes, est polémique. En effet,Jouvet, très catégorique, se situe à contre courant d’un théâtre engagé et antiaristotélicien très présent à cette époque. Il se positionne contre l’opinion commune qui admet généralement que le théâtre a avant tout des idées à faire passer au spectateur dont le rôle est de faire l’effort de « rechercher » ce que le théâtre a à lui dire. Au contraire, Jouvet revient à un théâtre plus immédiat enmettant en valeur le primat des sentiments et des sensations d’un spectateur passif, en opposition à une sollicitation intellectuelle. Jouvet rappelle ainsi qu’il n’est pas besoin d’être un intellectuel pour aller au théâtre. En définitive, il n’y a rien à comprendre au théâtre, mais il y a à ressentir. Ainsi, Jouvet revalorise le théâtre en tant qu’expérience sensible capable d’émouvoir le plus grandnombre. L’affirmation de Jouvet est donc à double tranchant : d’une part, Jouvet oppose un théâtre d’intellectuels à un théâtre des sentiments, et d’autre part, il privilégie un état passif du spectateur dans la position réceptive d’une « révélation », contrairement à une démarche de « recherche » active du spectateur. Dans quelle mesure la communication théâtrale se fonde-t-elle sur la réceptiond’une émotion ?
La « révélation sentimentale » produite par le spectacle théâtral passe par un rejet du message au profit des sensations dramatiques. Toutefois Jouvet creuse un fossé entre deux aspects inséparables du théâtre : nous montrerons qu’une révélation sentimentale ne peut se démarquer d’une révélation intellectuelle. Nous montrerons enfin les limites d’une relation au spectateur fondéesur la passivité, dans la possibilité d’une supériorité du spectateur sur le spectacle.

L’affirmation de Jouvet est paradoxale : il est communément admis que le spectateur a le devoir d’engager une démarche intellectuelle de compréhension pour interpréter une œuvre. Jouvet affirme tout le contraire : cette « recherche d’ordre intellectuel » est inutile, le spectateur ne doit pas essayer detrouver un sens au spectacle, mais il doit simplement se laisser emporter par le phénomène théâtral.
Tout d’abord, Jouvet réagit à un théâtre de son temps dont le but est d’instruire et de faire réfléchir le spectateur et même de le convertir idéologiquement. Jouvet est en directe opposition avec un didactisme et un engagement qui ont envahit le théâtre depuis la découverte en France, à la fin desannées quarante, des théories de Brecht. En opposant à la « recherche d’ordre intellectuel» la « révélation d’ordre sentimental », Jouvet rappelle la spécificité du théâtre en tant qu’il est le lieu d’une expérience sensible, et non le substitut du traité ou du manifeste politique. Par exemple, les œuvres dramatiques de Camus sont subordonnées à ses romans et à ses écrits théoriques : Les Justes,qui développe une réflexion dialoguée sur les limites de l’action politique, appartient au cycle de la « Révolte » et illustre les idées de son essai L’Homme révolté. Ainsi, les œuvres dramatiques ne seraient pas autonomes, mais seulement un instrument subalterne pour diffuser plus largement des idées. Mais pour Jouvet, le théâtre est avant tout une perception immédiate qui ne peut se substituer à...
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