Le culte du corps

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  • Publié le : 5 mai 2011
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Mon corps, mon capital
( à paraître en Pologne 07 Entretien réalisé par Dorota Sikora-Pouivet Doctorante Nancy 2.) Bernard Andrieu, professeur de philosophie, enseigne à l’université Henri Poincaré à Nancy. Il dirige le groupe de recherche ACCORPS Actions, Cultures et Corporéités. Auteur de 25 livres consacrés aux conceptions et au fonctionnement du corps dans le monde contemporain, il vient depublier le Dictionnaire du corps élaboré sous sa direction.

Ozon : L’un de vos livres s’intitule « Les cultes du corps ». Pourquoi avez-vous employé le pluriel ? Pourquoi pas le culte du corps, tout simplement ? Bernard Andrieu : Le culte du corps renvoie aux années quatre-vingt, l’époque où sont apparus les premières salles de sport ouvertes au grand public. C’est l’époque des grands succès dela musculation et des compétitions où l’on comparait et évaluait les silhouettes. On pouvait alors parler du culte du corps, puisque son entretien était envisagé dans un seul sens : il s’agissait de développer la masse musculaire, avoir un ventre plat. C’est une conception très classique, issue de la tradition gymnastique du XIX siècle. Elle a d’ailleurs survécu jusqu’à nos jours à travers lanorme anorexique de la femme. Tous les mannequins doivent ressembler à Kate Moss dans sa phase anorexique. Seulement, aujourd’hui d’autres courants apparaissent, plus écologiques dans leur approche du corps. Ils se manifestent dans l’entretien du corps par des thérapies tactiles, massages, hydrothérapies, spas qui commencent à pénétrer dans nos salles de bain. Ce n’est plus le muscle qui compte, maisl’énergie que le sujet veut retrouver.

Il y eut des périodes dans l’histoire où le soin corporel était au moins aussi important qu’aujourd’hui. Dans l’ancienne Egypte, hommes et femmes utilisaient le maquillage ; Au XVIII, on portait des perruques, on se poudrait. En quoi ces attitudes étaient-elles différentes des nôtres ? Toutes les sociétés imposent des normes collectives qui réglemententla décoration du corps et font du contrôle de l’apparence un critère de la socialisation. La différence se situe dans les motifs. Autrefois, la valorisation individuelle du corps s’effectuait par rapport à des fonctions

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symboliques définies dans la société. Les Grecs anciens avaient leurs héros. Le sportif, la déesse, l’athlète étaient des symboles de force et de beauté. Le héros avait unerelation privilégiée avec les dieux, on essayait donc de s’en approcher. La société actuelle a conservé ces structures héroïques. Nous avons la miss, le top model, le sportif. Mais ce qui caractérise la modernité, c’est que la grande majorité des individus croient qu’ils peuvent, eux aussi, devenir des héros. Les émissions de télévision servent à entretenir l’illusion que chacun peut atteindre unstade mythologique.

D’où viennent les normes que nous nous efforçons d’incarner ? Une poignée de gens dans le monde décident de ce que seront les normes esthétiques dans deux-trois ans. Ce sont eux qui sélectionnent les couleurs, les matières, les top-models. Une fois que leurs choix sont faits, on les diffuse dans la société par des clips, par la mode, par la pub, par des icônes féminines etmasculines. A partir de ce moment les gens imitent l’image par un phénomène, connu depuis Aristote, sous le nom de mimesis. Ils l’incorporent, c’est-àdire, ils transforment leurs corps. Sa matière va désormais adopter une forme qui ne lui est pas naturelle. On se crée une seconde nature que Bourdieu appelle habitus. Cette seconde nature est sociale, puisqu’elle permet de s’intégrer. Les gensobèses se sentent aujourd’hui exclus, car leurs corps n’incarnent pas la norme en vigueur.

Une poignée de gens qui imposent leur volonté à la terre entière – cela ressemble à une théorie du complot. Je participe à l’Observatoire Nivea qui mènent des recherches sur l’utilisation de l’image du corps dans des stratégies de marketing. Cette image est au cœur du conflit entre deux grandes marques...
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