Le desir de peindre

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  • Publié le : 19 décembre 2009
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« Malheureux peut être l’homme, mais heureux l’artiste que le désir déchire !
Je brûle de peindre celle qui m’est apparue si rarement et qui a fui si vite, comme une belle chose regrettable derrière le voyageur emporté dans la nuit. Comme il y longtemps déjà qu’elle a disparu !
Elle est belle, et plus belle ; elle est surprenante. En elle le noir abonde, et tout ce qu’elle inspire estnocturne et profond. Ses yeux sont deux antres où scintille vaguement le mystère, et son regard illumine comme l’éclair ; c’est une explosion dans les ténèbres.
Je la comparerais à un soleil noir, si l’on pouvait concevoir un astre noir versant la lumière et le bonheur. Mais elle fait plus volontiers penser à la lune, qui sans doute l’a marquée de sa redoutable influence ; non pas la lune blanche desidylles, qui ressemble à une froide mariée, mais la lune sinistre et enivrante, suspendue au fond d’une nuit orageuse et bousculée par les nuées qui courent ; non pas la lune paisible et discrète visitant le sommeil des hommes purs, mais la lune arrachée du ciel, vaincue et révoltée, que les sorcières thessaliennes contraignent durement à danser sur l’herbe terrifiée !
Dans son petit fronthabitent la volonté tenace et l’amour de la proie. Cependant, au bas de ce visage inquiétant, où des narines mobiles aspirent l’inconnu et l’impossible, éclate, avec une grâce inexprimable, le rire dune grande bouche, rouge et blanche, et délicieuse, qui fait rêver au miracle d’une superbe fleur éclose dans un terrain volcanique.

Il y a des femmes qui inspirent l’envie de les vaincre et de jouird’elles, mais celle-ci donne le désir de mourir lentement sous son regard. »
Le titre même du poème, « Le désir de peindre », relie deux paradigmes : celui du désir et celui de l’art ; cela nous suggère d’emblée que les deux sont inextricablement liés, que le désir est nécessaire à la création poétique. C’est l’incarnation de ce désir que le poète nous présente ici.
Il est significatif de remarquerque ce poème se situe juste après « Les fenêtres », où Baudelaire expose très clairement la fameuse « concentration et vaporisation du moi » qu’il pose comme principe d’écriture ; et juste avant « Les bienfaits de la lune », poème qui mettra au jour la dimension lunaire de la femme présentée ici. Rappelons que Le Spleen de Paris peut être découpé comme un serpent, car tout y est tête et queue ;toutefois la situation de notre poème est tout à fait intéressante.
On peut déceler trois mouvements principaux dans ce poème en prose : l’aphorisme initial est hors mouvement, posant une amorce générale au poème ; les paragraphes 2 et 3 évoquent une apparition et le « désir de peindre », pus esquissent un portrait en clair-obscur ; le quatrième paragraphe développe la dimension lunaire de cettefemme ; enfin, les paragraphes 5 et 6 se consacrent à nouveau au portrait dans une dimension oxymorique pour aboutir de manière paroxystique au « désir de mourir »
Nous nous attacherons, au cours de notre étude, à démontrer comment Baudelaire fait de ce poème une véritable peinture en acte et, au-delà, comment il nous dit quelque chose de sa poésie à travers ce portrait allégorique.

Le poèmedébute par une phrase exclamative à valeur d’aphorisme : « Malheureux peut être l’homme, mais heureux l’artiste que le désir déchire ! » ; ainsi est posée, dans une phrase antithétique, la distinction fondamentale entre l’homme et l’artiste. La relation entre homme et artiste n’est alors pas hyperonymique, mais ils sont posés comme deux catégories à part. Grâce à une paronomase « le désir déchire », ledésir est lié à la douleur. Le désir est inhérent à l’homme comme à l’artiste (comme l’indique la subordonnée relative déterminative qui est en dénominateur commun aux deux propositions), mais c’est une malédiction bénie pour l’artiste car cette douleur est créatrice ; cela nous rappelle le poème « Bénédiction » qui ouvre les Fleurs du Mal, qui nous trace le destin du poète. Cette phrase...
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