Le genocide

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Les génocides et l’état de guerre
Ninon Grangé
Université Paris VIII Vincennes - Saint-Denis Résumé La définition du mot « génocide » relève d’emblée d’ambiguïtés lexicales et conceptuelles. À l’origine juridique, le terme divise les historiens qui y voient tantôt une spécificité du XXe siècle, tantôt un hapax avec la « solution finale », tantôt un phénomène plusancien avec le moment fondamental de la colonisation ouverte à l’idée d’extermination. Ainsi, la prudence fera préférer la notion de « massacre de masse ». L’instrumentalisation politique de la référence à l’état de guerre est un parallélisme plutôt qu’une comparaison. Contexte favorable, prétexte, arrière-fond du discours génocidaire, la guerre est faux ami avec le génocide. Huis clos autophagedans une entité politique, le génocide connaît une plus grande proximité avec la guerre civile : la désignation d’ennemis intérieurs, la barrière du corps qui tombe, la « brutalisation » des sociétés favorisent la discrimination d’un ennemi qu’il faut rendre visible pour mieux le faire disparaître. La « bascule » dans le génocide révèle les mécanismes fantasmatiques du politique qui concrétisentl’éventualité destructrice de l’État. Aussi faut-il se demander si le génocide appartient en propre à une terrible modernité du XXe siècle ou à la substance de l’État. La question de la rationalité folle ou de la logique irrationnelle du génocide repose le problème du mal radical et du mal politique : dans la réinvention du politique à travers les pratiques génocidaires, l’existence et l’identité del’État se redéfinissent hyperconflictuelles. Mots clés génocide, massacre, État, guerre, ennemi intérieur

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La définition du mot « génocide » est, depuis son invention, un problème de vocabulaire qui recouvre un problème historique, de sorte que l’on ne sait plus trop, du mot ou de la chose, ce qu’il convient d’élucider : l’application du mot à des événements non comparables, le sens du terme «génocide », à l’étymologie hybride et à la date de naissance très située, l’usage du mot lui-même de préférence à d’autres expressions à disposition, l’ambiguïté entre inscription juridique et inscription historique du terme, ou encore sa compréhension exclusivement historique, appliquée à un, deux, trois ou quatre époques dramatiques du XXe siècle. Je ne chercherai pas à m’introduire dans le débatsur la définition du terme, j’essaierai de lui trouver une place dans la philosophie politique, place qui ne peut être qu’heuristique et provisoire. À cet effet je confronterai la notion de génocide à celle qui constitue une nébuleuse non élucidée autour du terme, c’est-à-dire à la notion de guerre. Dans toutes les définitions du mot « génocide », pour polémiques ou contradictoires qu’elles soient,il n’y a pas de rapport essentiel avec l’état de guerre qui soit souligné ; malgré cela force est de constater que l’on rapporte confusément le massacre d’une masse ostracisée à un contexte belliqueux1.

1 Voir J. Sémelin, dans L. de Vulpian, Rwanda : un génocide oublié ?, Paris, Éditions Complexe, 2004.

Astérion, L’ami et l’ennemi, no 6, mars 2009

NINON GRANGÉ

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La perspective quiinclut la réflexion sur le génocide dans une interrogation sur le mal ne sera pas abordée, ce sera notre seule révérence à la recherche purement définitionnelle en sciences sociales. Il s’agit de remettre les choses à leur place politique, autant que faire se peut, avant de considérer, de manière psychologique ou métaphysique, le problème du mal. Je retiendrai seulement comme postulat que le malle plus horrible, apparemment non dépassé, est également très ordinaire, banal selon l’acception de Hannah Arendt, et que nous ne pourrons ici répondre à la question : la barbarie est-elle une régression de la « civilisation » ou en constitue-t-elle un prolongement ? Le « génocide » ne se rapporte à la guerre proprement dite que par l’usage systématique de la violence dont il est le...
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