Le jugement des morts

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  • Publié le : 10 mars 2010
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Le Jugement des morts
« Écoute, comme on dit, une belle histoire » (523a 1). L’espérance du philosophe commence par « il était une fois ». Socrate ajoutera plus loin : « Bien sûr, il n’y aurait rien d’étonnant à mépriser ce genre d’histoire si en cherchant par-çi, par-là, nous pouvions trouver quelque chose de mieux et de plus vrai » (527a). Le mythe supplée les défaillances de laraison et sert d’auxiliaire à l’éducation : il vise à faire peur aux enfants (le Croquemitaine du Phédon), et ici à convertir, en dernier recours, un Calliclès toujours hostile : « Allons, laisse-toi convaincre par moi...» (527c). Son silence final rend bien hypothétique l’efficacité de cette pédagogie par l’image : on ne connaîtra jamais la réponse de Calliclès à l’ultime interpellation de Socrate: « Car ton raisonnement, Calliclès, est sans aucune valeur » (527e). La philosophie, qui ne veut pourtant entendre que la voix de la raison, qui est l’esprit se ressouvenant de lui-même, accepte donc le mythe, faute de mieux, comme un outil pédagogique. Dans la République (III, 414b sq), Platon, pour attacher les citoyens à leur cité, avance « un pieux et noble mythe », celui de l’autochtonie,qui imagine que les ancêtres sont tous nés de la terre, leur mère. Platon se fait souvent le critique d’Homère, de l’imagination désordonnée des poètes ; il dénonce le mensonge de certains mythes — c’est ainsi qu’ici même, il ne dit rien du meurtre de Cronos par Zeus, légende sacrilège qu’il critique en Rép. III, 377c sq — mais recourt pourtant lui-même au mythe quand le raisonnement ne sait pasconclure. On sait que le mythe se substitue chez Platon au point aveugle qui éblouit la pensée quand, se ressouvenant d’elle-même, elle s’interroge sur son origine. Or, le Phédon et le Banquet nous l’ont appris, la mort et l’amour, qui délivrent l’âme de la caverne où l’opinion la tient enchaînée et ainsi commencent le travail de la pensée, ne se peuvent regarder en face. Pour dire l’amour,Diotime, prophétesse, a recours au mythe de la naissance d’Éros ; pour parler de la mort, Socrate termine le Phédon par le mythe grandiose du jugement des morts et de la topographie judiciaire des Enfers (également le mythe d’Er à la fin de La République). Le mythe final du Gorgias s’insère parfaitement dans cette série, et annonce le texte ultérieur du Phédon et de La République.
Platonn’est pas le premier à inventer le thème du Jugement des morts. Il est constant dans l’art égyptien, dont on sait que Platon était un grand admirateur. Déjà, chez Homère comme chez Hésiode, l’Hadès et le Tartare se situent du côté « sinistre » du couchant, et sont associés au domaine de l’Érèbe, de la pure Ténèbre (Dictionnaire des Mythologies, 1, p. 349), tandis que la « plaine Élysée », et les îlesdes Bienheureux sont le pays du soleil nocturne, invisible aux vivants, selon Pindare (Thrènes I). Ce partage entre la lumière et les ténèbres figure bien évidemment le partage entre les bons et les méchants dans les tribunaux de l’au-delà. Platon reprend ici cette tradition mythique pour en faire l’allégorie solennelle du Jugement dernier. Platon moralise le mythe et Zeus, qui, selon la tradition,mutilait son père Cronos, est au contraire ici celui qui maintient la loi du père : que les hommes soient jugés au moment de leur mort, et qu’ils aient à rendre compte, devant un tribunal divin, de leur vie. Rien d’étonnant à cela, puisque le mythe cesse avec Platon d’être religieux pour devenir pédagogique, et prend donc le sens d’une fable censée illustrer quelque morale. Le mythe des Enfersn’est-il pas annoncé, dès le début de l’entretien de Socrate avec Calliclès, quand Socrate rapporte que, selon « un homme subtil, Sicilien ou Italien », les plus malheureux des morts « seraient ceux qui, n’ayant pu être initiés, devraient à l’aide d’une écumoire apporter de l’eau dans une passoire percée » (493b)? On avait alors deviné, dans cette image, une figure du désir insatiable de...
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